Une amorce de saison qui laisse sur son appétit

Une troisième saison triomphante a confirmé The X-Files comme l’une des séries les plus populaires de la télé américaine. Le succès des cotes d’écoute se répercute dans la vente des produits dérivés (vidéocassettes, figurines, comic books et autres), dans la couverture médiatique et les conventions de fans, mais aussi dans la confiance quasi aveugle que la Fox porte à sa série vedette. À l’automne 1996, pour le démarrage de la quatrième saison, le réseau n’hésite pas à déplacer The X-Files du vendredi au dimanche soir, afin d’y attaquer de front la concurrence. Chris Carter s’en inquiète un peu, mais on ne lui laisse pas le choix. La Fox reconnaissante ne lui a-t-elle pas réservé la niche libérée du vendredi soir pour lancer sa toute nouvelle série, Millennium, mettant en vedette Lance Henriksen dans le rôle tourmenté de Frank Black? Le développement de ce second grand projet accapare Carter depuis des mois. Pour lui, la pression est énorme, car la popularité des X-Files place la barre très. Aussi, sans doute par prudence, Carter joue-t-il la carte de la continuité. La nouvelle série s’apparentera par bien des aspects à la première, et reprendra (en les amplifiant) certaines des thématiques abordées dans des épisodes comme Aubrey, Revelations ou Grotesque. Millennium misera davantage sur la criminalité pathologique que sur le paranormal, mais c’est surtout son degré de noirceur apocalyptique qui la démarque des X-Files.

Quelles que puissent être les attentes du public envers Millennium, les fans des X-Files, eux, n’éprouvent guère de doutes sur leur série préférée. Celle-ci n’a pas cessé de s’améliorer depuis la première saison. Les épisodes autonomes, ou non mythologiques, restent majoritaires et d’inégale valeur, mais ils continuent de frapper juste, la majeure partie du temps. L’introduction en force de l’humour en troisième saison, grâce aux petits chefs-d’œuvre de Darin Morgan, a séduit l’auditoire et a élargi considérablement le registre de la série. Le déploiement de la mythologie demeure quant à lui un peu erratique, mais toujours captivant. Ce qui se dévoile peu à peu sous les yeux du spectateur, ce ne sont pas seulement les différents morceaux d’un puzzle, mais l’ampleur du puzzle lui-même. Les extraterrestres, les clones, la conspiration gouvernementale, le projet de colonisation de la Terre, tout cela continue de s’étendre sans limites. Ou sans contrôle, diraient les mauvaises langues. Des sceptiques commencent à se demander si on ne les mène pas en bateau, mais la plupart des fans continuent de faire confiance à Carter pour tout expliquer en temps voulu

En ce début de quatrième saison, la série The X-Files est déjà parvenue à un sommet, mais elle se trouve aussi, fatalement, à un tournant. Arrivera-t-elle à maintenir ou à accroître son succès? Ou s’engagera-t-elle déjà sur une inévitable pente descendante?

Si Herrenvolk fournit là-dessus quelque indication, la tendance n’est pas très rassurante. Certes, le second volet du diptyque fait suite au premier sans trop de heurts, mais il reste bien avare sur les réponses que les fans ont attendues tout l’été. La troisième saison s’était achevée sur la promesse de Jeremiah Smith de fournir des révélations sur le projet de «colonisation» que soutient le Syndicat. Le très placide clone n’est-il pas justement sorti des rangs pour exposer la conspiration au grand jour, ainsi que l’a montré son affrontement intellectuel et éthique avec l’Homme à la cigarette? Et même si ses ennemis le traitent comme un simple un sous-fifre qui aurait mal tourné, ils le considèrent aussi suffisamment menaçant pour lancer à ses trousses l’artillerie lourde qu'est le Mercenaire. Les révélations promises par Smith risquent donc de valoir leur pesant d’or. Hélas, comme dans la trilogie Anasazi, Carter montre une fois de plus qu’il préfère encore déstabiliser davantage son spectateur avec de nouvelles questions, plutôt que lui fournir les réponses qu’il attend.

Au lieu d’expliquer en mots simples en quoi consiste le projet du Syndicat, Smith conduit Mulder par monts et par vaux jusqu’à une plantation perdue dans la campagne canadienne. C’est là que des enfants clonés (et muets!) servent de main-d’œuvre agricole, sans aucune autre surveillance que celle des essaims d’abeilles tueuses. L’incongruité abyssale de cette découverte paraît échapper complètement au héros de la série. En apercevant les enfants, Mulder aurait dû harceler Smith, le forcer à tout lui expliquer. Il traverse l’endroit en touriste, sans même avoir l’air de se demander pourquoi les fillettes ont toutes été calquées — tresses comprises — sur sa sœur Samantha. La seule chose qui semble motiver Fox est de ramener un unique exemplaire de la fillette, sans fournir la moindre indication de ce qu’il compte faire d’elle une fois chez lui. Le plus étonnant est qu’il ne paraît aucunement affligé ensuite, lorsqu’il perd l’enfant (et Smith) aux mains du Mercenaire. Il pleure, mais c’est sur sa mère mourante dont il a fini par se rappeler l’existence... Pour le reste, aucun début d’explication n’est offert, pas une seule hypothèse n’est proposée. Même le titre sibyllin de l’épisode (Herrenvolk voulant dire en allemand «race des seigneurs») n’apporte pas beaucoup d’éclairage. On peut présumer qu’il fait référence aux futurs colonisateurs de la planète, tout en rappelant que de vieux nazis non repentis comme Viktor Kemper (Paper Clip) ont déjà participé à certains des projets du Syndicat.

À l’écran, ce sont les interruptions à répétition du Mercenaire qui empêchent Smith de parler. On veut bien que l’apparition du patibulaire tueur incite à couper toute conversation en cours, mais qu’arrive-t-il le reste du temps, quand Mulder et le clone restent seuls ensemble? De quoi les deux hommes ont-ils pu s’entretenir, par exemple, durant les longues heures de route qu’ils ont dû se taper pour se rendre en Alberta? De la pluie et du beau temps? Quelques minutes auraient suffi à Smith pour nous livrer l’essentiel. Mais Carter n’est pas pressé d’abattre son jeu, c’est le moins qu’on puisse dire. Peut-être estime-t-il avoir plus à gagner à titiller la patience de son auditoire et à éprouver la confiance de ses fans.

Une fois le diptyque terminé, il n’hésitera pas à remettre une fois de plus le compteur à zéro. Presque toute trace de l’aventure aura disparu comme par enchantement. Que sont devenus les autres Jeremiah Smith dispersés dans l’administration? Mystère. La plantation en Alberta demeure officiellement désaffectée. Les petites Samantha et les blondinets se sont complètement évaporés — on n’ose imaginer comment. Ne subsistent en fin de compte qu’une photo, complètement inutilisable, et la découverte de Scully et Pendrell sur le marquage génétique des vaccinés contre la petite vérole. Cette trouvaille, le seul apport consistant du diptyque, permet d’établir un lien entre les dossiers médicaux aperçus précédemment dans la mine Strughold (Paper Clip) et le grand projet de colonisation extraterrestre. On ignore encore la raison d’être d’une telle opération d’étiquetage, mais il est établi qu’elle se pratique sur la population depuis de nombreuses années, en prévision du jour de l’invasion. Cette idée d’utiliser le vaccin antivariolique comme une occasion de «marquer» les gens, Carter l’a puisée dans un vieux fond de méfiance populaire envers toute forme d’inoculation. Les motifs de cette méfiance varient selon les groupes, les uns dénonçant des risques pour la santé, les autres invoquant des raisons religieuses, mais nombreux sont ceux qui voient dans la vaccination obligatoire une menace de prise de contrôle de la population par le gouvernement, les multinationales pharmaceutiques ou une combinaison des deux.

Quant à la photo remise par Marita, c’est un bien mince prix de consolation après toutes ces péripéties. Étrangement, Mulder n’a pas l’air empressé d’en tirer quoi que ce soit. Mais, comme «tout ne doit pas mourir», il peut toujours la garder en souvenir.

Au total, par rapport aux attentes qu’avait suscitées Talitha Cumi, Herrenvolk n’aura donc que très partiellement tenu ses promesses. Accueilli avec déception, le second volet du diptyque restera longtemps aux yeux des fans un des moments creux de la mythologie.

Le tournage de l’épisode a également connu son lot de problèmes. Carter ayant exigé qu’on lui trouve un site champêtre approprié pour sa plantation, c’est à une ferme de ginseng (sic) que l’équipe de production s’est finalement retrouvée. Les paysages bucoliques étaient cependant bien éloignés de la région de Vancouver où se tournait habituellement la série. Aussi, cette initiative a-t-elle fortement perturbé la logistique de réalisation et causé bien des cauchemars à R.W. Goodwin. Au moins, il se pratiquait sur place un peu d’apiculture, ce qui a permis d’espérer utiliser les abeilles locales pour les scènes où le Mercenaire poursuit le trio Mulder-Samantha-Smith. Déception là encore. Ces bestioles avaient tendance à protéger leurs ruches, il y a eu des victimes du côté humain. Les bestioles ne se sont pas non plus laissé filmer facilement, ayant tendance, comme dit Goodwin, à disparaître de la pellicule au moment du montage. Il a donc fallu insérer d’urgence, en postproduction, des essaims d’abeilles synthétiques à l’intérieur de l’image, un exploit technique pour l’époque. La tâche a échu à un nouveau superviseur des effets spéciaux, Glenn Campbell, transfuge de Space, above and beyond, qui prenait alors la relève du vétéran Matt Beck.

D’autres scènes, moins champêtres celles-là, ont également causé bien des soucis au tournage. L’incessante poursuite du début à travers les couloirs et les escaliers de la scierie en est un exemple. Malgré les efforts pour en varier les angles et recréer une certaine continuité au moment du montage, le résultat paraît chaotique. Le spectateur ne suit pas très bien ce qui se passe. La scène du tas de copeaux de bois en dénouement ne convainc personne non plus. On a un peu l’impression que ces séquences d’«action» jouent un rôle de remplissage, comme l’avaient fait d’autres scènes similaires dans Talitha Cumi.

La distribution de Herrenvolk se confond pour une bonne part avec celle de l’épisode précédent. Signalons cependant le retour de Vanessa Morley (Samantha), aperçue d’abord deux ans plus tôt, dans Little Green Men. Pas plus que la première fois, ses talents de comédienne ne frappent vraiment. Mais il faut dire que son personnage de clone robotisé ne requiert pas beaucoup de nuances d’expression. Vanessa Morley compte parmi ceux qui se sont fait piquer par une abeille en cours de tournage. Grâce à un sens précoce du professionnalisme, nous dit-on, elle a su retenir autant sa surprise que sa douleur devant la caméra. Gillian Anderson lui a même remis une médaille de bravoure lors d’une petite cérémonie officielle, quelques jours après.

La nouvelle venue de la série, Laurie Holden (Marita Covarrubias) avait fait ses débuts, enfant, dans la minisérie télévisée que Richard Matheson avait tirée des Martian Chronicles de Ray Bradbury (1980). Mais elle s’était surtout fait connaître pour son rôle de Mary Travis dans la série western The Magnificent Seven. Pour sa première parution dans The X-Files, un peu brève, Holden s’empare aussi naturellement de l’écran que l’avait fait Steven Williams dans le rôle de Mr X, mais pour des raisons évidemment différentes. En sa présence, Mulder-Duchovny bafouille, paraît perdre ses moyens, et fond presque sur place.

Mark Snow poursuit, heureusement, le bon travail amorcé dans l’épisode précédent. Dans le prologue, par exemple, il crée une ambiance de tension classique jusqu’à ce que les blondinets abandonnent à son sort le réparateur, piqué par une abeille. C’est alors qu’il fait entendre une petite ritournelle de piano, qui dans le contexte, sonne encore plus étrange que la musique qui l’a précédée. Sa trame musicale pour la scène de poursuite dans la scierie est également un modèle du genre.

 

À propos du Mercenaire

L’importance du personnage qu’on désigne en version anglaise tantôt sous le nom de Bounty Hunter, tantôt sous celui de Pilot, et que nous avons traduit par Mercenaire, constitue un des éléments les plus insolites du diptyque Talitha Cumi/Herrenvolk. Le seul être similaire qu’on ait vu dans la série auparavant était le pilote du vaisseau extraterrestre de Colony/End Game, dont l’arrivée sur Terre, plus précisément dans les glaces de l’Arctique, avait causé toute une commotion. Cette fois-ci, on ignore à quel moment le Mercenaire a pu débarquer. Ou alors, personne n’a remarqué son arrivée. Lorsqu’on constate sa présence dans Talitha Cumi, il fait déjà partie de l’entourage de la conspiration, brouillant les recherches sur Jeremiah Smith en adoptant son identité, puis se rendant à sa cellule pour éliminer le rebelle (qui s’est déjà évadé). Herrenvolk confirme que le tueur a des relations personnelles avec l’Homme à la cigarette. Tout se passe comme s’il était une sorte d’employé des complices humains des colonisateurs extraterrestres, travaillant lui aussi de façon routinière à préparer le grand projet. Ce serait donc lui (ou l'un de ses semblables) que l’on aurait fait venir sur Terre pour éliminer les Gregor et les Samantha dans Colony/End Game. Et maintenant, il continuerait de veiller à la sécurité du projet en jetant un coup d’œil sur les hybrides pour qu’ils restent bien sages. Sa qualité de métamorphe lui permet de passer inaperçu dans la population.

Son association avec le Fumeur demeure un peu surprenante cependant. En effet, le premier Mercenaire avait été pourchassé impitoyablement par les militaires envoyés par le Syndicat. À cette époque, les conspirateurs semblaient le considérer comme un indésirable sur notre planète. Faisaient-ils semblant de le pourchasser pour détourner les soupçons du public? Ou les scénaristes ne pouvaient-ils simplement pas prévoir que la série évoluerait vers une collusion entre le Syndicat et les extraterrestres?

Le Mercenaire ne se conçoit pas sans son fameux stylet, arme que l’on a d’abord vue à l’œuvre dans Colony/End Game, et qui réduit à une misérable flaque de sang vert tout hybride cloné qui se fait transpercer la nuque. Ces créatures ont manifestement un point sensible à cet endroit, un talon d’Achille cervical en quelque sorte. Toutefois, même si on connaît l’emplacement de ce point, encore faut-il savoir utiliser le stylet avec une précision chirurgicale. En fait, il semble que ce soit l’endroit où l’on frappe qui compte, et non la nature de l’arme. Rappelons que dans The Erlenmeyer Flask, l’Homme aux cheveux en brosse avait réussi à abattre un hybride avec une balle dans la nuque. Et, dans Herrenvolk, le coup de stylet de Mulder ne vient pas à bout du Mercenaire, très vraisemblablement parce que le héros n’a pas touché le bon endroit.

Si le choix de l’arme est facultatif, est-il normal que tout le monde soit obsédé par le stylet? Pourquoi l’Homme à la cigarette se donne-t-il la peine de harceler Mme Mulder jusqu’à Quonochontaug pour reprendre possession d’un vieux stylet caché (présumément par Bill), il y a des dizaines d’années? N’en a-t-il pas lui-même un exemplaire en sa possession? En tant que membre de l’état-major de la conspiration, ceci paraît bien surprenant. Et Mr X? Est-ce un pur hasard qu’il se soit trouvé là à prendre des photos à Quonochontaug, exactement au moment où l’Homme à la cigarette tourmentait Mme Mulder? Il restera vague lorsque Fox lui poser la question, mais est-il lui aussi en quête du stylet?

Pas plus que son prédécesseur, le Mercenaire du diptyque ne semble enclin à se débarrasser de Mulder lorsqu’il en a l’occasion, alors qu’il pourrait lui régler son cas en s’assoyant dessus. Mieux encore, il accepte d’utiliser ses pouvoirs de guérisseur pour sauver la vie de madame Mulder. Le Mercenaire fait alors preuve d’un humanisme inattendu. Cette intervention surprise procure à l’épisode une finale bien troussée. Quand on voit le tueur arriver à l’hôpital, on croit d’abord que les minutes de la pauvre Teena sont comptées. Or il s’avère que le métamorphe est venu pour la guérir, à la demande de l’Homme à la cigarette. On apprend donc du même coup que le Mercenaire possède un don de guérisseur comparable à celui de Smith, et que l’Homme à la cigarette tient à garder la dame en vie. Au début, l’extraterrestre se fait un peu tirer l’oreille, les arguments du Fumeur sur le grand rôle que doit jouer Mulder dans leur projet ne paraissant le convaincre qu’à moitié. Mais en bon soldat, il finit par obtempérer. Cette scène soulève de nouveau la question des motivations réelles de l’Homme à la cigarette. Pourquoi guérir Mme Mulder? L’attachement sentimental du conspirateur à cette femme avec laquelle il aurait eu possiblement une relation autrefois paraît être la seule explication. Et, bien sûr, cette explication hypothétique entretient la rumeur voulant que Fox soit en réalité le Luke Skywalker du Darth Vader des X-Files.

Comme punch final, la scène de guérison a ses mérites, mais elle ne fait rien pour renforcer la cohérence de l’histoire. Si le Mercenaire peut guérir aussi facilement un être humain, pourquoi, dans Talitha Cumi, le Fumeur a-t-il pris le risque de laisser son prisonnier, Jeremiah Smith, le débarrasser de son cancer? Pourquoi ne s’est-il pas adressé directement au Mercenaire? Cela lui aurait permis de garder Smith enchaîné et sous les verrous jusqu’à son exécution, et Mulder n’aurait jamais pu entreprendre sa petite escapade dans les champs canadiens. Le Projet aurait évité ainsi de nouveaux ennuis.

Mais, bien sûr, il n’y aurait pas eu d’histoire.

 

Épitaphe pour Mr X

La disparition d’un informateur de Mulder est toujours un événement d’importance dans la série. L’exécution de Deep Throat en fin de première saison avait jeté l’émoi dans les chaumières, ne serait-ce qu’en démontrant que Carter n’avait aucun scrupule à exercer son droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses personnages, même les plus populaires. Ce droit, il ne se gênera pas non plus pour l’utiliser à l’occasion pour jeter de la poudre aux yeux, en faisant croire à la mort de Mulder (Anasazi), de Skinner (Piper Maru) ou de Scully (Wetwired). Il arrive cependant que certains personnages doivent réellement partir, quitte à ce que leur fantôme revienne hanter de temps à autres les épisodes de la série, comme les paternels respectifs de Mulder et de Scully, et, bien sûr, l’affable Deep Throat.

Mr X n’a jamais cherché à susciter autant de sympathie que l’avait fait son prédécesseur. Dans la mesure où l’auditoire a fini par s’attacher à lui, c’était parce que, contrairement au sournois Deep Throat, l’homme ne dissimulait jamais son côté démoniaque. Chaque fois qu’on le voyait se détacher de la noirceur ambiante et entrer dans le champ de la caméra, que ce soit pour fournir un tuyau à Mulder ou pour lui flanquer son poing sur la gueule, l’homme était toujours le même, cynique, violent, arrogant. Il manipulait l’agent autant que son prédécesseur, mais au moins, il ne s’en cachait pas. Il jouait franc-jeu sur ce plan là, prévenant explicitement Mulder de ne pas se faire d’illusion sur lui. Il choisissait ses moments pour intervenir et ne le faisait (en principe) que lorsque ses objectifs convergeaient avec ceux de son «protégé». Quant à la nature exacte de ses motivations à lui, Mr X aura emporté son secret dans la tombe. L’homme a joué dans les pattes de la conspiration pendant deux longues saisons, sans qu’on sache vraiment ce qui le poussait à trahir. Son sens éthique paraît douteux, puisque la fin pour lui justifiait tous les moyens, comme le montrent ses abus de pouvoir (dans Soft Light, par exemple), ou ses meurtres commis de sang-froid (One Breath, Wetwired). Si certains de ses actes ont permis de sauver la vie de Mulder (731) ou celle de sa mère (Herrenvolk), on ne saura jamais s’il a agi par générosité, scrupules ou remords, ou s’il n’a pas cherché plutôt chaque fois qu’à servir ses propres intérêts.

Outre son allure sinistre, ou peut-être à cause d’elle, Mr X a toujours assuré une des plus fortes présences à l’écran de toute la série. Ses entrées en scène dégageaient chaque fois un magnétisme si puissant que ses interlocuteurs, Mulder, Scully ou Skinner, n’ont jamais vraiment paru de taille à se mesurer à lui. Une seule exception peut-être, son dialogue tendu avec l’Homme à la cigarette, à la fin de Wetwired. Mr X y est apparu moins sûr de lui que d’habitude. Ses échanges avec le Fumeur lui ont alors fait comprendre que les conspirateurs étaient sur ses traces et qu’il pourrait bien s’écrouler au moindre faux pas. À partir de cet instant, l’informateur aurait eu grandement intérêt à ne pas trop attirer l’attention sur lui et à se faire oublier dans l’ombre un bon moment (comme il l’a peut-être fait au moment de la trilogie Anasazi).

Mais rester caché n’est manifestement pas ce que Mr X choisit de faire. Car le voici, au début de Talitha Cumi, en train de prendre en secret des clichés de l’Homme à la cigarette et de Mme Mulder à Quonochontaug. Il prend un énorme risque et c’est ce qui conduira directement à sa perte. Ses photos se retrouvent entre les mains de l’Homme corpulent et entraînent la mise en place d’un piège destiné à l’identifier. Comment ces photos sont-elles parvenues jusque-là? Tout ce qu’on sait, c’est que Mr X les a remises à Mulder, lequel les a montrées ensuite à Scully et à Skinner. Mulder n’a pas laissé traîner les photos chez son patron, mais les a prises avec lui en partant. Il est donc inutile de soupçonner Skinner d’avoir joué double-jeu. Il suffirait que l’agent ait envoyé ces clichés à un laboratoire du FBI, pour que l’information remonte la filière de la conspiration. Mais Mulder aurait-il vraiment agi avec autant d’imprudence?

L’important est que ces malheureuses photos aient abouti entre de mauvaises mains, confirmant ainsi les soupçons de l’Homme corpulent: il y a un traître dans les rangs, un traître qu’il faut démasquer. Le piège que les conspirateurs tendent à Mr X n’est sans doute pas l’élément le plus vraisemblable ni le plus imaginatif du scénario d’Herrenvolk. Carter, qui a décidé que l’heure était venue de tirer le rideau sur son personnage, et qui a prévenu depuis longtemps le comédien Steven Wiliams qu’il allait se prendre une balle, bricole de façon un peu improvisée une sourde menace qui pèserait sur Mme Mulder et dont il faut à tout prix avertir son fils. Le prétexte bidon imaginé par l’Homme corpulent ne tient guère la route. Mulder a déjà vu rôder l’Homme à la cigarette autour de sa mère, à l’hôpital, dans Talitha Cumi. Il n’a pas besoin des avertissements de Mr X pour se méfier de ses ennemis et envisager que sa mère puisse être en danger. Le spectateur doit néanmoins gober qu’il s’agit là d’une révélation majeure à transmettre de façon impérative à Mulder et que, pour cela, Mr X sortira de son trou, fera l’impossible pour communiquer avec l’agent et courra encore une fois le risque de se rendre à son appartement. Et c’est ce qu’il fait, bien sûr, puisqu’il suit le scénario. Mais on ne peut s’empêcher de rester perplexe devant pareilles maladresses. On voit mal où se trouve son intérêt ici, alors que les risques pour lui sont encore plus grands que d’habitude et qu’il le sait.

Mr X tombe donc dans le panneau. L’Homme aux cheveux gris l’abat et l’informateur s’effondre. Steven Williams a tenu à jouer lui-même la mort de son personnage, car il trouvait que sa doublure tombait de façon trop théâtrale. Son agonie à lui ne manque pourtant pas de puissance dramatique. Les quelques secondes où l’on voit l’homme ramper dans son sang et tracer quelques lettres sur le sol constituent, visuellement, un des moments forts de l’épisode, et peut-être de toute la série.

Que le mourant ait pris le temps d’écrire les lettres S, R, S et G paraît quelque peu tiré par les cheveux. Ce qui l’est encore plus, c’est que Mulder ait déchiffré correctement la signification de l’acronyme et qu’il ait deviné que le représentant spécial dont il était question travaillait pour les Nations Unies. Un vrai délit d’initié ici. Cette nouvelle entorse à la vraisemblance permet cependant d’assurer le relais des informateurs de la série. Après des semaines de recherche au Secrétariat des Nations Unies, Mulder tombe enfin sur la bonne personne, une adjointe de l’un des cinq représentants spéciaux. Pour la première fois, l’informateur sera une informatrice et elle aura un nom!

L’arrivée en scène de Marita Covarrubias introduit de façon salutaire un deuxième personnage féminin important dans la série. Côté froideur contrôlée, cette séduisante blonde aux yeux immenses d’un bleu océanique n’a rien à envier à Scully. Elle a aussi la classe et le chic un peu sévères des hautes sphères de la société diplomatique qu’elle fréquente. Comme son prédécesseur, elle paraît réticente à aider Mulder. Lorsqu’elle refile une photo à Mulder, c’est presque du bout des doigts.

Octobre 2010