Une autre grande page de la mythologie

Avec Piper Maru et Apocrypha, le développement mythologique des X-Files se maintient aux sommets auxquels il était parvenu avec la trilogie Anasazi et le diptyque Nisei/731 — sommets sur lesquels repose en grande partie la gloire légendaire de la série. Rien d’étonnant à cela, puisque Carter et les siens appliquent ici une recette gagnante déjà bien rodée: beaucoup d’agitation, des effets de surprise astucieusement ménagés, de nouveaux mystères dont on nous laisse croire qu’ils finiront bien par s’expliquer un jour, une qualité visuelle de niveau cinématographique et une mise en scène si efficace qu’elle nous fait oublier ce qui n’est souvent que de la poudre aux yeux. Le charme des X-Files, quoi.

Le diptyque marque aussi une transition dans la mythologie. D’un côté, il vient consolider ce que nous savons déjà de la conspiration proprement dite, sans rien apporter de neuf ou presque, comme le souligne le scénariste Frank Spotnitz («I actually think you didn’t learn a lot more about the conspiracy in these two episodes»). On se contente surtout d’y enfoncer confortablement les clous: le double jeu de l’Homme manucuré, les manigances de l’Homme à la cigarette, la dimension internationale du complot (les Français remplaçant ici les Japonais), l’implication passée de Bill Mulder, etc. Mais d’un autre côté, Piper Maru/Apocrypha ne fait pas que dans la redite, loin de là, puisqu’il introduit une innovation majeure à laquelle deux saisons et demie ne nous avaient pas préparés. L’apparition de l’huile noire, une entité hautement polyvalente dont on finira par abuser dans la série, représente la principale contribution du diptyque aux développements ultérieurs de la mythologie. Ses conséquences à long terme seront considérables, notamment parce qu’elles conduiront les scénaristes à réviser complètement les projets du Syndicat.

Ceux qui croient encore que Chris Carter avait minutieusement élaboré un grand plan d’ensemble dont il choisissait de nous livrer progressivement les éléments particuliers, à la manière des pièces d’un puzzle, seront déçus d’apprendre que Piper Maru/Apocrypha n’a pas du tout été conçu de cette manière. Spotnitz a raconté comment Carter l’avait mis au défi de construire une histoire à partir de deux ou trois brèves visions qu’il avait en tête à l’époque. L’une d’elles concernait un scaphandrier découvrant au fond de l’eau un pilote d’avion de la Deuxième Guerre mondiale en train de frapper sur la vitre de son cockpit. Carter n’avait aucune idée de la façon dont ce pilote serait arrivé là, mais il tenait absolument à ce qu’on montre cette scène. Une autre de ses exigences portait sur l’insertion de scènes de flash-back en noir et blanc se déroulant à l’intérieur d’un sous-marin. Avec d’aussi maigres éléments pour démarrer, on croit sans peine Spotnitz quand il nous dit avoir dû se creuser les méninges de nombreuses semaines avant d’en arriver à monter une intrigue qui n’ait pas l’air trop boiteuse. L’auteur raconte qu’au retour d’une convention X-Files à Minneapolis, l’inspiration lui est soudain venue de bâtir une partie de son scénario autour de la mort de Melissa, une affaire qui n’avait pas encore été réglée dans la série, ce qui de fil en aiguille l’a conduit à rappeler sous les drapeaux le populaire Alex Krycek.

Une trame de fond s’est ainsi peu à peu imposée à lui, autour de l’idée des secrets enfouis ou «enterrés vivants» (un thème déjà exploité dans la trilogie Anasazi). C’est cette trame qui lui a permis de lier ensemble des ingrédients aussi disparates que l’enquête sur la mort de Melissa, la recherche du chasseur au fond de l’eau, les crises de conscience de Johansen et le sort de Krycek à la fin d’Apocrypha. C’est aussi cette idée qu’évoque le titre du deuxième volet du diptyque, lequel fait allusion aux textes sacrés non reconnus officiellement par l’Église, les «apocryphes» (le soi-disant Évangile de Marie-Madeleine par exemple), dont on ne sait pas trop si ce sont des faux ou s’ils renferment des secrets que les autorités n’ont pas intérêt à divulguer.

Pour justifier les scènes de sous-marin en noir et blanc requises par Carter, Spotnitz a décidé d’envoyer le Zeus Faber, au cours des derniers jours de la guerre du Pacifique, tenter de récupérer une mythique troisième bombe A destinée au Japon et qui se serait perdue au fond des eaux en cours de route. Une mission suicide, nous dit-on, car les autorités de la Marine savaient sans doute déjà très bien qu’il s’agissait plutôt d’un OVNI. L’histoire développée par Spotnitz l’a ainsi conduit à rattacher Piper Maru/Apocrypha au diptyque précédent, Nisei/731, ce qui n’avait pas été planifié initialement. Cette initiative paraît à première vue fort louable, puisqu’elle renforce la continuité de la mythologie, mais la conséquence est qu’elle génère en même temps de graves problèmes de cohérence. Nous apprenons ainsi que l’épave repêchée précédemment par le Talapus au fond du Pacifique n’était pas des plus fraîches, car l’OVNI avait été abattu en 1945. On veut bien admettre que le corps du Gris autopsié au début de Nisei a pu se conserver intact pendant 50 ans avant d’être ramené à la surface — la créature, qu’elle ait été morte ou non, ayant sans doute été maintenue tout ce temps dans un état de suspension. Il est cependant beaucoup plus difficile de gober que le pilote qui a abattu le même OVNI, ait pu être maintenu en vie, non pas à l’intérieur du vaisseau extraterrestre, mais enfermé dans l’épave de son minuscule avion au fond du Pacifique. Pour respecter le diktat de Carter qui avait imposé cette image, Spotnitz veut nous obliger à croire que le malheureux bonhomme a vécu pendant toutes ces décennies dans le réduit minuscule de son cockpit, sans boire ni manger. Huile noire ou pas, la technologie extraterrestre finit par avoir bon dos.

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas cette obligation de maintenir en vie le pilote au fond de l’eau, jusqu’à l’arrivée du scaphandrier, qui a entraîné la nécessité de créer de toutes pièces une sorte de force vitale inédite comme celle de l’huile noire. Ni Spotniz ni Carter ne semblent pas avoir beaucoup donné beaucoup de précisions sur leurs sources d’inspiration, mais le rapprochement a souvent été fait entre la glu des X-Files et une entité extraterrestre polymorphe, le symbiote, qui hantait depuis quelques années déjà l’univers des comic books de Marvel.

Il y a beaucoup d’incohérences et d’imprécisions dans Piper Maru/Apocrypha, comme on le verra plus loin à propos de la glu et du rôle de Krycek. Mais si l’édifice paraît encore plus fragile que dans d’autres volets de la mythologie, la qualité de la réalisation arrive à gommer les failles et à masquer habilement les trous. Si bien que le résultat, malgré tout, demeure plutôt brillant. Les deux épisodes passent comme dans un souffle, animés par un superbe suspense et une belle charge émotive, autour du personnage de Scully surtout, de la mémoire de sa sœur et de son rapport avec Skinner.

Comme tout épisode mythologique qui se respecte, Piper Maru/Apocrypha donne aussi l’occasion de remettre à l’écran une partie importante des personnages récurrents de la série. Après sa valse-hésitation du diptyque précédent, Skinner décide enfin de se mouiller en réactivant l’enquête sur la mort de Melissa, et se prend une balle dans le ventre en guise de récompense. Les Lone Gunmen, qu’il fait toujours plaisir de revoir, ne font pas tellement plus que de jouer aux clowns en s’offrant un petit numéro de patin à glace sympathique, mais tout à fait gratuit. Le scénario les fait intervenir deux fois et, les deux fois, ils se tournent en ridicule. Le retour du vilain Krycek, applaudi par les fans, apporte autant de satisfaction que sa «punition» finale. Les grandes têtes de pipe du Syndicat, et particulièrement l’Homme manucuré, planent avec grand style au-dessus de la mêlée. En bonus, on a droit au règlement (enfin!) de l’affaire Melissa, à l’élimination du sbire Luis Cardinal, aux soupirs de l’agent Pendrell et même à l’évocation rétrospective de ce vieux fantôme de Bill Mulder. À peu près toute la faune mythologique y trouve son compte, sauf peut-être Mr X qui, après avoir sauvé la vie de Mulder dans 731, a regagné les coulisses de la conspiration et attend l’apothéose finale que lui réserve Carter dans Talitha Cumi/Herrenvolk.

Épisode mythologique veut aussi dire clins d'œil aux fans initiés. Le numéro de porte du silo où est enfermé Krycek à la fin d’Apocrypha (1013) est le plus évident. Le scaphandrier Gauthier porte le même nom (mais pas le prénom) que le superviseur des effets spéciaux de la série, David Gauthier, un Canadien-français établi à Vancouver. Mais le plus important peut-être est le nom du navire français, Piper Maru, qui a donné son nom au premier des deux épisodes et qui était celui de la fille de Gillian Anderson.

Comme dans le diptyque précédent, deux metteurs en scène se partagent la besogne. Cette fois, c’est le vétéran Rob Bowman qui donne le coup d’envoi avec Piper Maru, alors que Kim Manners, en prenant charge d’Apocrypha, effectue sa première incursion dans l’univers de la mythologie. Sur le plan technique, Bowman hérite de la plus lourde tâche, principalement à cause de l’importance des scènes sous-marines. Il a fallu monter pour lui une immense cuve remplie d’eau, à l’intérieur de laquelle allait devoir se démener un scaphandrier format astronaute autour de la carcasse grandeur nature d’un P-51. En outre, comme le scénario prévoyait de suivre les pérégrinations de l’huile noire d’un bout à l’autre du monde, le nombre de lieux de tournage dans la région de Vancouver s’est multiplié, appelant une logistique de réalisation des plus complexes. Et pourtant, Bowman, nous dit-on, a réussi à boucler l’épisode en huit jours. Et il l’a fait sans compromis. Depuis les grandes scènes sous-marines du début jusqu’à l’exquis flash-back où Scully revoit brièvement des images de son enfance, Piper Maru reste un épisode de très grande qualité sur le plan visuel.

De son côté, Kim Manners dira avoir adoré son expérience d’Apocrypha, même si le fait de succéder à son illustre collègue a pu lui causer quelque anxiété, un peu comme David Nutter qui avait eu à préparer le terrain à Bowman avec Nisei. Manners soulignera avoir trouvé l’intrigue plus intéressante sur le plan psychologique que celle des épisodes du type «monstre de la semaine» qu’il avait tournés jusque-là. Toutefois, obligé de s’insérer dans une continuité où la caractérisation des personnages et leurs relations avaient déjà été établies dans des volets précédents de la série, le réalisateur regrettera un peu de ne pas avoir disposé d’autant de liberté qu’à l’habitude pour laisser s’exprimer sa créativité personnelle. Sa première responsabilité selon lui était de s’assurer que ce nouveau volet de la mythologie s’intégrerait en douceur au développement général de l’histoire. Manners dira l’avoir fait en se fiant directement à son instinct. L’iconographie X-Files est scrupuleusement respectée dans Apocrypha: la fouille du silo avec faisceaux de lampes de poche tranchant l’obscurité bleutée, par exemple. Pour le spectateur, le résultat est plus que satisfaisant, même si on se demande parfois ce qu’aurait fait Bowman à sa place. La célèbre scène où Krycek, à quatre pattes sur le toit du vaisseau extraterrestre, subit son hémorragie de glu, a peut-être passé à l’Histoire, mais, rétrospectivement, on peut déplorer qu’elle n’ait pas été tournée de façon optimale. L’impression initiale de gigantisme des lieux (et du vaisseau), par exemple, semble s’être perdue en cours de route.

Mark Snow fait de l’excellent travail tout au long du diptyque, avec des pointes de sentimentalisme peu habituelles, comme ce tendre moment d’émotion où Scully se revoit, enfant, jouant à la marelle avec sa sœur. Il s’épanche aussi avec un beau lyrisme dans la chambre d’hôpital de Skinner, en présence de Scully, et dans la scène du cimetière à la fin d’Apocrypha. Curieusement, il laisse aussi s’exprimer sa veine sentimentale dans des moments un peu moins appropriés, comme la fouille de l’appartement de Gauthier par Mulder dans Piper Maru. Snow fournit une de ses meilleures partitions de poursuite lorsque les hommes en noir prennent Mulder et Krycek en chasse au début d’Apocrypha. Signalons aussi la musique «aquatique» du prologue de Piper Maru, les sonorités amples et vrombissantes qui enveloppent un peu plus tard la visite du navire par les agents, et surtout les crescendo dissonants si caractéristiques qui accompagnent les manifestations de l’huile noire.

Pour un francophone, la version originale du prologue de Piper Maru est plutôt hérissante. Tous ces supposés marins français qui mâchonnent leurs syllabes et déplacent continuellement l’accent tonique ne contribuent pas beaucoup à la vraisemblance de la scène. Ari Solomon, le comédien de Vancouver qui a été retenu pour jouer Gauthier, raconte qu’au moment d’auditionner pour le rôle, on lui a demandé de traduire sur le champ en français des répliques écrites en anglais, histoire de tester sa maîtrise de la langue de Molière. Solomon, qui n’avait que des connaissances assez rudimentaires de cette langue, raconte s’en être tiré en bluffant, c’est-à-dire en baragouinant quelques mots français et en inventant les autres. Apparemment, les responsables du casting n’y ont vu que du feu et le comédien a été engagé... Et voilà pour le contrôle de qualité. Le rôle de Gauthier, quoique pas très considérable, est quand même important dans l’épisode puisque le personnage a le grand honneur d’être le premier à ramener l’huile noire du fond de l’eau. Cet honneur vaudra une certaine renommée au comédien qui, par la suite, révélera au monde entier que la fameuse substance dont il est enduit lorsque Mulder le découvre, se trouve être en fait... du lubrifiant pour chevaux!

C’est Robert Clothier, un acteur de théâtre chevronné de la région de Vancouver, qui offre peut-être la meilleure performance du diptyque, si on laisse de côté les comédiens principaux. Le personnage de Johansen, philosophe à ses heures, fait un peu penser à l’autre rôle qu’a joué Clothier dans la série, celui du vieil homme dans Red Museum, marqué lui aussi par une sorte de stoïcisme désabusé face à la vie.

Personne ne brille particulièrement dans le reste de la distribution, mais chacun fait convenablement son boulot. Kimberly Unger nous offre une Joan Gauthier parfaitement robotisée par l’huile noire. L’actrice a déjà été vue dans la série comme opératrice de radar dans Fallen Angel. On se souvient d’elle pour une célèbre réplique, quand son supérieur la force à déclarer que l’OVNI qui vient d’être repéré est un météore, et que celle-ci lui rétorque que ledit «météore» est en train de planer au-dessus d’une ville du Wisconsin.

D’autres visages familiers apparaissent ici et là dans le diptyque. Stephen E. Miller (Wayne Morgan), qui a été aperçu dans de petits rôles dans le Pilot et dans Duane Barry, se démarquera plus tard par son rôle régulier d’Andy McLaren dans la série Millennium. Les fans auront peut-être remarqué que Kevin McNulty reprend dans Apocrypha le rôle de l’agent Fuller qu’on a d’abord rencontré dans l’épisode Squeeze en première saison. Par contre, en agent Caleca, sa collègue Sue Mathew ne reprend pas le rôle qu’elle avait joué précédemment (Lisa Dole, experte en graphologie dans Roland). Paul Baten (Dr Seizer) a été le Frère Wilton dans Gender Bender. L’Homme aux cheveux gris, joué par Morris Panych, reviendra comme personnage dans cinq autres épisodes des X-Files. Tom Scholte, qui joue Johansen jeune, sera de l’épisode Detour, en cinquième saison. Barry Levy, le médecin qui s’indigne de la désinvolture de l’Homme à la cigarette face à ses agents irradiés, s’illustrera plus tard dans le rôle du Dr Vitagliano (Gethsemane, Redux), en plus de faire des apparitions dans six épisodes de Millennium. Par contre, Dmitry Chepovetzky, qui joue Bill Mulder jeune, est méconnaissable par rapport à sa dernière apparition, le lieutenant Harper dans Død Kalm.

Plusieurs de ces comédiens (Chepovetzky, Mathew, Levy) vont connaître de belles carrières à la télévision. C’est le cas aussi de la jeune Tegan Moss qui joue Scully enfant (comme dans One Breath), qui jouera dans une foule de séries, principalement des comédies sentimentales.

Quant au rôle immortel du pilote de P-51 aux yeux distinctifs, il a été tenu en fait par Rob Maier, l’homme qui a agi comme responsable de la construction (une sorte de super-contremaître en fait) dans pas moins de 88 épisodes des X-Files.

 

Les aventures de la glu

L’une des entités les plus énigmatiques de la série est sans conteste cette mystérieuse mélasse d’origine extraterrestre, capable de prendre le contrôle d’un être humain en s’infiltrant par les pores de sa peau. La glu n'est pas seulement capable de lire l'information qu'elle recherche dans un cerveau et de faire faire à son hôte à peu près tout ce qu'elle veut, elle arrive aussi à procurer à ses manipulations une apparence presque naturelle. Si bien que les êtres qu’elle habite, en dépit d'une certaine raideur dans le geste et l'expression du visage, n'ont pas trop l'air de zombis de série B. Même un futé hors norme comme Mulder, qui côtoie Krycek pendant de très nombreuses heures à son retour de Hong Kong, n'arrive pas à soupçonner quoi que ce soit de louche chez son prisonnier. Le seul signe distinctif vraiment observable qui pourrait trahir le «possédé», du moins à cette étape de la série, est cette pellicule noire lustrée qui envahit soudain ses yeux. Mais il faut croire que Mulder ne regarde pas souvent Krycek dans les yeux. Cet effet est une des grandes réussites de Mat Beck, ce qu’il appelle sa «sauce secrète»: il s’agit essentiellement de filmer la diffusion d’une sorte d’encre dans un milieu liquide et que la superposer par procédé numérique sur les yeux du comédien, avec synchronisation du mouvement sur ceux de la pupille et de la paupière.

Les origines du concept lui-même sont nébuleuses. Mais l’huile noire possède dans le diptyque Piper Maru/Apocrypha une caractéristique qu’elle n’aura plus par la suite, et c’est peut-être là une indication de la façon dont elle a été conçue par ses créateurs à l’origine. La substance laisse en effet une sorte de résidu huileux sur le corps de ses victimes. L’analyse démontre que ce résidu n’a rien d’extraterrestre, même si sa composition chimique semble avoir été altérée par la radioactivité. Il s’agit d’un gazole d’indice 50 comme on en utilisait dans les sous-marins et les avions durant la Deuxième Guerre mondiale. «Je ne crois pas que ce soit un gazole ordinaire. Je crois plutôt que c'est une sorte de médium. Un médium utilisé par une espèce de créature extraterrestre qui s'en sert pour se propager», nous dit Mulder dans Apocrypha. Cette révélation laisse entendre que l’huile noire était bel et bien de l’huile à moteur à l’origine, une huile dans laquelle se serait incarnée une entité extraterrestre intelligente et radioactive. L’entité en question aurait pris pour médium le gazole qui était à sa portée dans le sous-marin ou dans le P-51 (ce n’est pas clair) et en aurait fait son véhicule. Plus tard dans la série, on laissera complètement tomber ce côté hydrocarbure. L’huile noire ne sera plus l’habitacle conjoncturel et provisoire d’une entité extraterrestre intelligente, mais une entité en soi.

On apprendra aussi plus tard, dans Fight the Future, que l'huile fait partie intégrante du cycle vital des Gris et qu’elle constitue en même temps une arme d’invasion. La colonisation de la Terre prendra alors des allures de guerre microbiologique entre les humains et la redoutable substance. À l’époque de Piper Maru/Apocrypha, alors qu’on ne fait que dévoiler son existence, cette mélasse demeure relativement innocente et se conduit un peu comme un cabot qui cherche par tous les moyens à rentrer à la niche. Seule sa vilaine habitude d'irradier à mort les gens qui se mettent sur sa route nous laisse entrevoir qu’on a affaire ici à du sérieux. Sa radioactivité qui, curieusement, ne se manifeste pas de façon permanente, s'accompagne de la projection d'une lumière blanche extrêmement intense. Ce sont là des caractéristiques associées dans la série à des créatures extraterrestres depuis la toute première saison (Pilot, Fallen Angel). Mais, contrairement à celles-ci, la glu n'a rien d'humanoïde. Et c'est sans doute ce qui la rend particulièrement effrayante. Sur le plan morphologique, un Gris se rapproche beaucoup d'un être humain. Il est peut-être plus avancé que nous sur le plan technologique, mais il nous ressemble et on se dit qu'on pourrait sans doute finir par s'entendre avec lui. Mais l'huile noire? Personne n'a jamais vu sur Terre de flaque de pétrole intelligente et radioactive, capable de jouer en plus aux marionnettes avec les gens. Voilà quelque chose de différent, d'imprévisible, de fondamentalement menaçant. Une magnifique trouvaille sur le plan dramatique.

Toute géniale qu'elle soit de la part de ses créateurs, l’huile noire soulève néanmoins bien des questions dès le moment de son apparition. On présume que cette entité (immatérielle?) constitue une sorte de dispositif de défense et qu'elle a d'abord quitté l'épave de son vaisseau spatial. L’a-t-elle fait seulement à l'approche du sous-marin, pour s'emparer de son capitaine? Ou bien avait-elle déjà contaminé le pilote du Mustang dans son cockpit avant l’arrivée du Zeus Faber? Dans un cas comme dans l’autre, comment a-t-elle réussi alors à se transporter à travers les eaux (elle n’avait pas de gazole alors)? Selon les confidences du marin survivant en 1953, la Marine savait très bien ce que le sous-marin allait récupérer dans l’avion, même si elle laissait croire à une hypothétique bombe A. Tout laisse donc croire que la contamination du pilote du Mustang s’est effectuée très vite après que l’OVNI ait été abattu. Dans ce cas, on doit se demander ce qui a maintenu l’homme en vie pendant que la glu est allée se balader dans le sous-marin. Se peut-il que l’huile noire possède aussi le pouvoir de ressusciter les morts à sa guise? Pourtant, nous la voyons abandonner promptement le corps du capitaine Sanford lorsqu'il est assassiné, comme si elle ne supportait pas de résider dans un cadavre (plus tard, dans le diptyque Tunguska/Terma, on la verra aussi quitter les morts, sous la forme de petits vers noirs).

Chose surprenante, lorsque Gauthier découvre l’avion, il apparaît clairement que le cockpit est en train de prendre l’eau. Le malheureux pilote n’a que la tête qui émerge et l’espace qui lui reste pour respirer réduit à vue d’œil. Gauthier doit se dire que s’il ne trouve pas un moyen de lui porter secours, l’homme va se noyer. Est-ce l’huile noire qui a préparé cette mise en scène? Ou bien faut-il croire à une coïncidence fortuite, le cockpit dans lequel a survécu le pilote pendant 50 ans se mettant à prendre l’eau juste au moment où arrive le scaphandrier? On l’ignore.

Autres questions sans réponses. Comment l’huile est-elle entrée dans le Zeus Faber? Comment a-t-elle reconnu le capitaine entre tous ces hommes? Une fois aux commandes, la voilà qui oblige Sanford à poursuivre sa route (en direction de l'OVNI?), plutôt que de repartir au port, malgré les brûlures des marins. Pourquoi? N’aurait-elle pas tout intérêt à éloigner le sous-marin de l’épave? À cette époque (1945), elle n'a aucune raison de remonter à la surface comme en 1996, alors que son vaisseau aura été repêché. Se pourrait-il qu’elle cherche à sauver la vie du Gris, qui doit être lui aussi au fond de l’eau, et qu’elle veuille utiliser le sous-marin comme véhicule de sauvetage? Si c’est le cas, pourquoi l’huile noire retourne-t-elle dans le cockpit du P-51, une fois le capitaine tué, au lieu de prendre possession d’un autre marin du Zeus Faber et de maintenir le cap vers son vaisseau?

D’ailleurs, que fait-elle là, postée dans le petit avion? Monte-t-elle la garde? Surveille-t-elle les lieux à proximité de l'épave de l’OVNI? Elle ne jouera pourtant aucun rôle, en 1995, lorsque le Talapus viendra repêcher le vaisseau spatial. Il faut dire qu'après 50 ans de vigilance, elle s'est peut-être quelque peu endormie. La disparition de son vaisseau semble en tout cas secouer sa torpeur. Désormais, la glu n’aura plus qu’une idée, quitter son cockpit, regagner la surface, puis rejoindre son vaisseau abandonné autrefois.

C’est Krycek qui a fourni aux Français les coordonnées de l’épave. Mais de quelle épave s’agit-il? Personne sauf Scully ne gobe cette histoire de récupération d’une vieille bombe atomique de 1945. On voit mal l’intérêt pour une puissance nucléaire reconnue, possédant son propre arsenal, de mettre autant d’efforts pour s’emparer d’un engin aussi vétuste. Au début de Piper Maru, quand Gauthier découvre le P-51 au fond de l’eau, l’équipage se met à exulter. Or, on sait très bien qu’un petit chasseur ne peut pas avoir transporté de bombe atomique: tout au plus l’avion a-t-il pu faire partie d’une escadrille protégeant un bombardier. Mais une fois le Mustang découvert, personne à bord du navire ne suggère de se mettre en quête du B-29 qu’il aurait escorté. Ce qui semble exciter les Français, c’est le petit avion lui-même. Pourquoi? Parce que la présence du P-51 signale que l’OVNI n’est pas loin? Cela voudrait dire que les Français sont eux aussi à la recherche du vaisseau extraterrestre, ignorant qu’il a déjà été repêché par les Japonais. C’est ce que laisse entendre l’Homme corpulent dans Apocrypha quand il se demande comment les Français ont réussi à localiser l’OVNI. Pourtant, toujours dans le prologue de Piper Maru, il semble que d’avoir déniché l’épave du chasseur (une aiguille dans une botte de foin, comme le dit un membre de l’équipage), satisfait pleinement les Français. Personne ne laisse entendre que la découverte du P-51 confirme qu’ils sont sur la bonne piste. Ce que les Français cherchent paraît au contraire être dans cet avion, et ce n’est pas une bombe atomique. Alors? Krycek leur aurait-il vendu le secret de l’huile noire, tel que consigné dans les fichiers de la Défense? Ignorant que ce secret a été éventé, les membres du Syndicat supposent que les Français se sont mis en quête eux aussi de l’OVNI.

D’un autre coté, on se demande bien si ces messieurs du Piper Maru ont une idée juste de la nature de qu’ils cherchent, car ils n’ont pas l’air au courant du danger qu’ils courent. Quand le scaphandre de Gauthier remonte à la surface, personne ne lui pose de question sur un éventuel artefact extraterrestre. Un des membres d’équipage remarque la présence d’une pellicule huileuse sur la combinaison, mais ne paraît pas trop s’en soucier. En passant, cette histoire de résidu huileux n’est pas cohérente. À quel moment l’huile noire laisse-t-elle traîner derrière elle cette trace de gazole? Est-ce au moment de quitter ses hôtes? Cela expliquerait que Mulder en découvre sur le corps de Gauthier à San Francisco et que Joan Gauthier ait aussi été trouvée dans cet état à Hong Kong. Pourtant, quand on voit l’huile s’échapper du capitaine Sanford pour gagner le drain du sous-marin ou entrer dans son vaisseau spatial, elle ne paraît absolument rien laisser derrière elle. Et Krycek, à la fin d’Apocrypha, ne semble pas en être couvert lui non plus. Enfin, si c’est au moment où elle quitte un hôte pour sauter sur un nouveau candidat que l’huile fait ses cochonneries, ce n’est pas le scaphandre qui devrait être huileux, mais le corps du pilote du P-51.

Il est difficile de savoir ce qu’aurait fait le Piper Maru s’il avait pu poursuivre son expédition. Une fois l’huile noire à bord, c’est un nouveau capitaine qui a pris les commandes et toute opposition a aussitôt été irradiée. Après cinquante ans sous l’eau, la glu, plus vigoureuse que jamais, fait preuve d’une intelligence remarquable en se mettant en quête de son vaisseau. Qu’elle ait d’abord pris Gauthier comme hôte pour gagner la surface, on veut bien l’admettre. Qu'elle ait ensuite envahi sa conjointe paraît moins compréhensible. Ayant découvert l'existence de Krycek sans doute en fouillant dans la tête de Gauthier et ayant appris que l’individu se cachait à Hong Kong, on se demande bien pourquoi elle n'a pas tout simplement conduit Gauthier là-bas plutôt que de s'offrir une correspondance inutile via Mme Gauthier (qu’elle aurait pu se contenter d’irradier, comme les marins du Piper Maru). La glu choisit donc de piloter la dame et s’intéresse à Kallenchuck, sachant (par Gauthier?) que la courtière détient un grand nombre d’informations secrètes du type de celle qu’elle cherche. Espérant que cette piste la conduira à son vaisseau, elle fait suivre Jeraldine par Joan jusqu’à l’aéroport et, comme Mulder, elle prend elle aussi un billet pour Hong Kong. C’était sans doute se donner beaucoup de mal, car un simple saut dans la tête de Mme Kallenchuk lui en aurait appris beaucoup. Mais elle préfère s’envoler elle aussi, comme Mulder. À l’arrivée à Hong Kong, l’agent du FBI coince Jeraldine dans un restaurant, et celle-ci lui révèle que son prochain client est une femme. On conclut donc que l’huile noire, via Joan Gauthier, a pris rendez-vous avec elle: c’est ce qui explique la présence de l’élégante et très radioactive jeune femme un peu plus tard, dans le corridor où sera tuée la courtière. Que fait Joan ensuite? Elle se débarrasse des agents français, puis fouille probablement les papiers du bureau Kallenchuk. C’est ainsi qu’elle apprend, présume-t-on, que Krycek prévoit rentrer à Washington. Elle se rend donc à l’aéroport et coince notre voyou dans les toilettes des hommes de l'aéroport (une scène des plus savoureuses). L'échange a lieu. En ramenant Krycek au pays, Mulder ignore qu'il transporte en même temps une substance qui, si elle était mieux connue, aurait beaucoup de difficulté à franchir les douanes. Ainsi, en passant du plongeur français à son épouse, puis à Krycek, l’huile noire parvient à rencontrer nul autre que le terrible Homme à la cigarette et à obtenir de lui la position de son vaisseau dans un silo à missiles dans le Dakota du Nord.

Tout cela est quand même très futé pour une flaque d’huile.

Une fois dans le silo, elle abandonne brutalement son hôte et réintègre son épave. Puis, plus rien. Tout au long de son périple, ce gazole surdoué a manifesté une intelligence éblouissante (c’est le cas de le dire). Mais maintenant que Fido a regagné sa niche, il en paraît parfaitement satisfait. On se demande alors si ce n’est pas tout simplement une sorte d’instinct animal qui a dirigé l’huile noire tout ce temps, inexorablement, vers son but.

On ne reverra malheureusement plus cette extraordinaire entité avant la quatrième saison, alors qu’elle se réincarnera sous une forme assez différente, dans le diptyque Tunguska/Terma.

 

Les malheurs de Krycek

Après l'huile noire, le retour en piste d'Alex Krycek constitue la plus grande surprise de Piper Maru. Pour ménager la surprise, Carter et les siens ont sciemment omis de citer le nom de l'acteur Nicholas Lea dans le générique du début de l'épisode. Il y avait des mois que les fans réclamaient le retour du voyou préféré de la série et, même si le personnage connaît un sort atroce à la fin du diptyque, ils ont été enchantés de le revoir.

Son apparition brève, mais intense quand il émerge de l'ombre du bureau de J. Kallenchuk à Hong Kong, le visage en sueur, grimaçant et tendu, paraît tout à fait inattendue, mais elle est logique. Depuis le temps qu'il s'est enfui avec la cassette numérique des secrets de la Défense, il est normal qu'un petit opportuniste de sa trempe distribue sa camelote aux plus offrants. Qu'il se soit associé à une entreprise de récupération d'épaves paraît crédible, dans la mesure où une forte proportion des vaisseaux extraterrestres qui s'écrasent sur notre planète ont tendance à le faire au fond des océans (souvenons-nous de Colony/End Game).

Dès que paraît Krycek, Mulder et lui reprennent leur conversation là où ils l’avaient laissée au début de la saison. Les coups bas pleuvent. Nul doute que la rancune entre ces deux-là n’est pas prête de s’éteindre. Par la suite, leurs échanges à l’aéroport sont beaucoup plus physiques quoique tout aussi tendus. Krycek cède peut-être un peu facilement aux arguments de Mulder qui veut le ramener prisonnier. Il n’essaie même pas de s’esquiver alors qu’il en aurait l’occasion. Il lui aurait suffi de bondir vers la foule des voyageurs pendant que Mulder inspectait l’abord des toilettes: l’agent n’aurait certainement pas tiré. Bref, cette scène forte et bien musclée n’est pas des plus vraisemblables, même si elle permet de rapatrier Krycek et l’huile noire aux États-Unis pour Apocrypha.

La contamination s'effectue dans les toilettes de l'aéroport à Hong Kong. Krycek ne sait pas où est le vaisseau, mais la glu calcule qu'il a les moyens de l'apprendre. Collée au cerveau du bonhomme, elle a dû se passer intérieurement plusieurs épisodes des X-Files pour reconstituer le contentieux existant entre son hôte et l'Homme à la cigarette. Et elle en conclut que si quelqu'un sait où est le vaisseau, c'est bien notre Fumeur. D'où cet échange dramatique qui se produit plus tard, alors que la cassette fétiche (sans valeur si Krycek a pris soin d'en tirer des copies!) est échangée contre l’emplacement du vaisseau spatial repêché. Ici, l'huile noire aurait pu choisir de changer d'hôte, et s’emparer de l'Homme à la cigarette comme guide (quelque chose qu'on aurait bien aimé voir à l'écran). Mais elle reste fidèle à Krycek et c'est en lui qu'elle se rend dans le Dakota du Nord. Bien sûr, tout cela nous conduit à la scène terrifiante où l'ingrate glu se décide enfin à quitter son véhicule d’occasion sans le moindre égard.

Pour cette scène de régurgitation, il semble que Nicholas Lea ait souffert héroïquement quelque chose proche du martyre. Plutôt que de recourir à une doublure, l’acteur a voulu subir lui-même les affres de Krycek. À quatre pattes sur un échafaudage, Lea a dû porter, serré sur son visage, un masque de lui-même la bouche ouverte, créé par Toby Landala. Mais en fait, il ne voyait rien et avait du mal à respirer. En plus, à travers ce masque il sentait les petits tuyaux qui acheminaient l’ignoble substance qui s’écoulait de façon bien peu ragoûtante. Tout cela a pris des heures à installer et à tourner. Sans parler qu’il a fallu répéter l’épreuve au complet une deuxième fois, l’éclairage lors du premier tournage ayant été jugé insuffisant.

À la fin du diptyque, voilà Ratboy emmuré vivant dans un lieu abandonné de Dieu et des hommes. Nul doute qu'il mourra de faim et de soif avant peu. Mais non, se dit le fan. Faisons confiance à Carter pour lui trouver une issue.

 

Doubles jeux chez les conspirateurs

D’une apparition à l’autre, les membres du Syndicat ont toujours l’air d’assister à la même réunion. Ces messieurs devisent en prenant le thé dans une sorte de demi-obscurité vaporeuse. Leurs conversations sont toujours sybillines pour le spectateur (et peut-être aussi pour les auteurs). Une allusion est faite à l’existence d’un projet, dont il faut assurer l’avenir. Mais ce n’est pas en soi une grande révélation. Dans The Blessing Way, l’Homme manucuré s’était présenté à Scully en disant que ses collègues étaient les ingénieurs du futur — une autre façon de dire que ces messieurs préparent un mauvais coup. On en apprendra plus là-dessus, mais beaucoup plus tard.

L’Homme à la cigarette se détache du peloton, plus cynique et plus implacable que jamais. On ne sait trop ce qui révolte le plus chez lui, ordonner qu’on détruise les corps des deux hommes irradiés avant même qu’ils ne soient morts, ou s’allumer une cigarette dans une salle d’hôpital devant deux cancéreux. Mais sa force de caractère de supervilain continue de s’affirmer dans la scène où on le voit affronter Krycek (et l’huile noire): n’a-t-il donc pas peur d’être irradié? Ou pire, de se faire envahir lui-même par la chose?

La tension entre l’Homme manucuré et lui s’accroît au sein du cénacle. Il est certain que le Fumeur a l’habitude de jouer ses propres cartes et de poursuivre ses projets bien à lui. Cela exaspère ses collègues et l’Homme manucuré se fait leur porte-parole. Il semonce le Fumeur en exigeant qu’il mette ses priorités là où elles doivent aller. L’Homme à la cigarette paraît accepter de se plier à la volonté du groupe, mais personne n’est dupe.

Malgré sa façade de digne représentant de l’orthodoxie conspiratrice, l’Homme manucuré n’est pas non plus exempt de duplicité à l’égard de ses collègues. Lui aussi, il joue double jeu. Dans un commentaire sur Apocrypha, Chris Carter dit qu’il a toujours considéré que l’Homme manucuré adhérait à la conspiration et à ses objectifs, mais qu’il n’aimait pas beaucoup les gens avec lesquels il devait travailler (sous-entendu, l’Homme à la cigarette). Un peu comme Deep Throat avant lui, il fait partie du cercle intime, mais paraît en désapprouver les méthodes. D’où cette complicité intéressée qu’il noue avec Mulder. Carter va jusqu’à appeler l’Homme manucuré la «conscience du groupe», ce qui est peut-être un peu exagéré. Chose certaine, ce conspirateur prend ses distances vis-à-vis du Syndicat, exactement comme l’Homme à la cigarette, mais pour des raisons différentes.

Il s’improvise donc informateur auprès des agents. Il met en garde Scully contre un attentat dans The Blessing Way, puis il sauve la vie de Skinner dans Apocrypha. C’est beaucoup, mais ce n’est pas vraiment livrer de l’information de fond. Quand on regarde attentivement la scène où il rencontre Mulder dans Central Park, on se rend compte que l’Homme manucuré ne fait que confirmer des choses que connaissait déjà l’agent. En revanche, Mulder semble lui apprendre des tas de choses qu’il ignorait: que Krycek est vivant, qu’il a la cassette et qu’il en fait commerce. Ceci confirme que l’Homme à la cigarette dissimule ses manigances à ses collègues. Dans la trilogie Anasazi, il avait envoyé Krycek et ses acolytes flanquer une raclée à Skinner pour lui reprendre la cassette numérique. Normalement, tout aurait dû rentrer dans l’ordre après cela. Mais, pour une raison restée obscure, l’Homme à la cigarette a décidé de se débarrasser ensuite de Krycek. Après un attentat raté contre lui, le renégat s’est enfui avec la cassette et a pris le maquis. Avant de disparaître, il a menacé l’Homme à la cigarette de faire de lui un «homme extrêmement célèbre» si jamais il essayait de le retracer. Après cet échange, le Fumeur s’est contenté d’annoncer à ses complices que la cassette avait été détruite et qu’il n’y avait plus à s’inquiéter. Il apparaît donc normal que l’Homme manucuré ne soit pas au courant, cinq mois plus tard, de ce que l’Homme à la cigarette a dissimulé au groupe.

Mulder, en veine de confidences, lui dit aussi qu’il sait ce qui a tué l’équipage du Zeus Faber. Il est même prêt à échanger ce renseignement pour retracer Krycek. Là encore, la réaction de l’Homme manucuré laisse croire qu’il n’a jamais entendu parler de l’huile noire, mais ce serait surprenant. En 1953, trois agents (dont deux deviendront à coup sûr des conspirateurs), sont mis au courant de l’existence de la glu radioactive par un survivant du sous-marin. Il y a donc de fortes chances pour que l’existence de cette substance meurtrière au fond de l’eau fasse partie des secrets de la Défense que partagent en commun les membres du Syndicat et qui se sont retrouvés ensuite copiés sur la cassette numérique. Ici, la surprise manifestée par l’Homme manucuré porterait plutôt sur le fait que Mulder soit lui aussi au courant.

Une fois de plus, le diptyque Piper Maru/Apocrypha fait tout un plat à propos de la cassette numérique dérobée par Krycek dans Paper Clip. Rappelons-nous que le contenu en était crypté dans un langage adapté du navajo et que des membres de la tribu d’Albert Hosteen en ont appris le contenu par cœur. Or, des mois plus tard, Krycek a de toute évidence réussi à décrypter les fichiers puisqu’il en vend les secrets aux plus offrants. Le bon sens nous porterait à croire qu’il a pris soin de faire des copies de sécurité de tous ses fichiers et de les dissimuler en des endroits sûrs. Pourtant, Mulder autant que les conspirateurs continuent de s’acharner à récupérer la cassette originale, qui n’est d’ailleurs pas vraiment un original puisqu’il s’agit d’une copie des fichiers de la Défense qu’a téléchargés le Cogiteur dans Anasazi. On aimerait bien comprendre aussi pourquoi les services secrets français traquent Jeraldine Kallenchuk et vont jusqu’à la tuer de sang-froid dans un corridor, alors qu’elle est menottée et sans défense. Est-ce pour retrouver Krycek? Pour l’éliminer? Ou bien cherchent-ils à s’emparer de la cassette numérique eux aussi?

Enfin, Piper Maru/Apocrypha nous permet de jeter un premier coup d’œil sur la genèse de la conspiration, déjà évoquée dans le triptyque et le diptyque précédents. Le flash-back de 1953 est particulièrement intéressant, car il met en scène deux, peut-être trois, des figures de proue du futur Syndicat. Le jeune Bill Mulder et ses collègues se font expliquer que le Zeus Faber avait pour mission de retrouver le chasseur (quoique la version officielle parle d'un bombardier parti délivrer la troisième bombe A), mais en réalité, selon les dires du marin malade, il s'agissait de repérer ce qu’il appelle «l'ennemi» et le «garder». En somme, la Marine américaine, en 1945, savait ce qu'il fallait récupérer. Si d’autres OVNI ont été abattus et récupérés au fond de l’eau en secret, avant cette période, il y a possibilité que l’huile noire sous une forme ou sous une autre se soit déjà manifestée. Dans Fight the Future, on apprendra qu’il y en a sur Terre depuis la préhistoire! Si la Marine était au courant de l’existence de l’huile noire, nos trois jeunes fonctionnaires des services spéciaux semblent en faire la découverte. Est-ce là l’origine de la conspiration et du Syndicat?

 

Un festival Scully

Chris Carter avoue candidement que c'est la disponibilité des deux acteurs principaux pour le tournage d'un épisode qui détermine souvent si on verra Mulder et Scully mener l'enquête ensemble ou séparément. Dans Piper Maru/Apocrypha, nos deux héros ont quelques moments forts ensemble, comme leur échange un peu amer après l'altercation de Scully avec Skinner, ou l'exploration des silos à missiles de Black Crow. Mais une fois terminée leur visite conjointe du navire au début de Piper Maru, ils s'en vont chacun de son côté pour suivre une piste différente. Mulder se rend au domicile de Gauthier, tandis que Scully prend le chemin de la base de Miramar. Elle veut interroger un vieil ami de son père sur le petit chasseur qu'elle a identifié sur la vidéo et dont elle possède le numéro de matricule. La piste est plutôt vaseuse et manque de plausibilité. Scully aurait sans doute eu plus de chance en consultant les archives militaires qu'en s'adressant à un vieil homme à la mémoire vacillante. Quand elle lui parle du Zeus Faber, elle semble ignorer totalement que Johansen en a été le second à bord, ce qui est quand même une coïncidence assez inouïe.

Dès lors cependant, le récit se divise en deux lignes parallèles. Comme il s'agit de mythologie et de présence extraterrestre, il est naturel que l'enquête de Mulder représente la filière principale, celle qui le conduit à Kallenchuk, à Krycek et à l'huile noire. La piste du Zeus Faber ne conduit pas Scully très loin, puisqu'elle gobe rapidement l'histoire d'une troisième bombe A que lui sert Johansen. Mais on se rend compte que ce n'est pas cela qui est le plus important. L'itinéraire de Scully dans Piper Maru/Apocrypha a finalement assez peu de lien avec l'intrigue principale. Ce qui compte pour elle, c'est l'affaire du meurtre de sa sœur et l'attentat contre son directeur adjoint. Même sa visite à Miramar lui sert avant tout de prétexte pour se replonger dans son enfance et repenser à Melissa. L'huile noire? Très peu pour elle. Scully n'est tout simplement pas dans le coup. Et pourtant, d'une manière paradoxale, on peut dire aussi que le diptyque la met avantageusement en vedette. Pendant que Mulder accaparait l'intrigue principale, les scénaristes en ont profité pour approfondir le personnage de Scully et lui laisser exprimer toute une palette d'émotions.

Gillian Anderson est la grande gagnante de cette manœuvre. La ligne de récit de Scully étant tout entière axée sur ses états d'âme, elle en profite pour nous offrir un superbe numéro d'actrice. Le ton, mélange habile d'intensité et de nuances, est donné dès le début de Piper Maru, quand elle fait éclater froidement son indignation devant l’attitude des enquêteurs. Tantôt acerbe, tantôt attendrie, tantôt rageuse, Anderson nous fait partager l'obsession qu’a son personnage de poursuivre jusqu’au bout l’enquête sur la mort de Melissa. Cette obsession est à la base de toutes les attitudes qu'elle adopte et des relations qu'elle noue avec les autres personnages d'un bout à l'autre du diptyque. Face à Mulder, dont elle admire l'enthousiasme presque pathologique, elle se pose des questions. À quoi bon tout cela? Elle se met à douter et laisse échapper sa rancoeur contre la hiérarchie («you’re in the basement»). Mais ce sont ses gestes, ses regards surtout, qui en disent long sur ce qui la travaille intérieurement.

Le dossier Melissa permet aux scénaristes de croiser habilement la trame de Scully avec celle de Skinner, quitte à s'offrir un début de rapprochement affectif entre eux. Après l’altercation froide de Piper Maru et l’engagement maladroit du directeur adjoint à relancer l’enquête, les deux personnages se rejoignent à l’hôpital au début d’Apocrypha. Scully est dans tous ses états. Elle secoue fermement les deux agents présents et, dès qu’elle aperçoit la civière qui emporte Skinner hors de la salle d’opération, elle s'élance. Elle lui prend la main, il réagit en serrant la sienne. Elle se penche sur son visage. Va-t-elle l’embrasser? Non, c’est pour recevoir une confidence de sa part à propos du tueur. Mais un lien physique, une intimité encore ambiguë viennent de se créer. À noter que Scully se rendra un peu plus tard au chevet d’un autre homme hospitalisé, son collègue Mulder. Mais cette scène-là ne remuera aucune émotion particulière. Scully n'a pas l'air très intéressée par ce que lui raconte son collègue. Elle ne le relance pas sur des sujets qui devraient piquer sa curiosité comme le retour de Krycek ou la lumière aveuglante blanche. Dès qu’elle en a l’occasion, elle fait dévier la conversation vers ce qui la préoccupe, elle, c’est-à-dire l’attentat contre Skinner et l’identification de l’assassin.

Lors d'une deuxième visite de Scully à son patron, les étincelles de l’affrontement reprennent. Cette fois, on a l’impression de passer au registre père-fille, Scully étant bien décidée à n’en faire qu’à sa tête, alors que Skinner s’efforce de lui faire entendre raison. La scène suivante se déroule à bord de l’ambulance. Plutôt que de rameuter la cavalerie dès que Mulder l'informe du danger que court Skinner, Scully se met en chasse pour intercepter le véhicule et pour sauver la vie de son directeur adjoint préféré. Elle monte à bord et va s’asseoir à côté de lui. Skinner lui demande ce qu’elle fait ici. Encore tout essoufflée, elle prend un regard langoureux et une voix d’alcôve pour répondre qu’elle veut simplement s’assurer de sa sécurité. En échange, le blessé ferme les yeux et pousse un grand soupir.

Y a-t-il donc quelque chose entre Skinner et Scully? Il est clair que les scénaristes se sont amusés à provoquer certains fans de l’époque, qui souhaitaient une telle liaison, dans la mesure où il ne semblait pas vouloir se passer grand-chose entre les deux héros principaux. Mais il s’agit toujours de nuances, donc de matière à interprétation. Si on se fie aux nuances expressives que nous transmet Gillian Anderson tout au long du diptyque, on peut raisonnablement penser que la belle en pince un tantinet plus pour le chauve au profil de boxeur que pour son rêveur de partenaire ou pour le très gentil, très doux et très soupirant Pendrell, avec lequel elle demeure toujours d’une froideur toute professionnelle.

Parler d'amour serait prématuré. La gratitude déjà expliquerait beaucoup de choses. Le directeur adjoint Skinner se rachète en effet des louvoiements régressifs qu’il avait connus dans Nisei/731. Cette fois, il a décidé de foncer et ne pas se laisser intimider par les menaces pourtant directes de ses ennemis. Quelle mouche le pique de vouloir mettre ainsi sa tête sur le billot, lui qui d’habitude n’aime pas les eaux troubles? Agit-il pour son sens éthique de la justice ou pour les beaux yeux de Scully? Skinner et Pendrell, même combat?

Les revirements de Skinner, nombreux et imprévisibles, sont rarement expliqués. L'explication la plus plausible ici reste peut-être que, plus ou moins consciemment, monsieur le directeur adjoint n'est pas indifférent au fait de plaire ou non à la belle Dana. Il y a quelque chose d'héroïque et de téméraire dans son attitude. Mais surtout, le simple bon sens lui dicte que Scully a raison quand elle dénonce l'inaction policière. Autant que le spectateur, il doit trouver scandaleuse et détestable la manœuvre des autorités qui s'efforcent de clore l'enquête. Et, comme nous, il doit bien se demander pourquoi le FBI agit ainsi. Quelle maladresse! Plutôt que d’endormir la méfiance de Scully avec des bobards, on fait tout pour attiser sa frustration et sa colère. Melissa est morte à sa place et Dana en fait une affaire personnelle.

On ne sait pas jusqu'où serait allé le chevaleresque Skinner si le scénario lui avait donné l'occasion de poursuivre sa détermination. Ce n’est pas lui, mais Scully qui mènera l'enquête, avec l'aide de Pendrell et d'autres agents. La belle Dana se transforme même, pour quelques minutes, en une authentique héroïne d’action, courant après l'ambulance, piégeant l'assassin qui va ouvrir la porte, poursuivant à toutes jambes le fuyard et le coinçant avec son arme. «Êtes-vous Luis Cardinal?, hurle-t-elle. Êtes-vous l'homme qui a tué ma sœur?» Ces quelques secondes sont un morceau d’anthologie. Rarement voit-on le personnage de Scully exhaler autant de fureur dans la série. Mais ce qui épate le plus, c’est le combat intérieur que l’on sent dans l’expression de son visage alors qu’elle tente de reprendre le contrôle de ses émotions et de mettre l’assassin aux arrêts plutôt que de l’abattre sur place. Kim Manners dira avoir été renversé par la performance d'Anderson dans cette scène.

Entre parenthèses, la raison d'être d'un deuxième attentat contre Skinner reste bien mystérieuse. L'homme a déjà eu sa leçon si l'objectif était de l'intimider. Il n'est plus tellement en position de nuire aux conspirateurs. Et en plus, l'Homme à la cigarette confie cette mission à un tireur maladroit qui a déjà été identifié et qui pourra être retrouvé très vite. (L’homme s'était supposément déjà signalé pour ses «talents» de tireur avant d’être recruté par le Syndicat! La bonne blague!) Peu subtil tout cela, et moins discret encore. Si Luis Cardinal a autant d’importance, pourquoi ne pas l'avoir fait sortir du pays comme le demande l’Homme manucuré? Le Fumeur ne répond rien, car il n'y a pas de réponse sensée à une telle question. Toute cette histoire d'attentats manqués (y compris le meurtre de Melissa, tuée par erreur) ne tient pas debout. Les auteurs de la série se sont sans doute dit qu’il était temps de mettre fin à l'embrouille en aménageant enfin une sortie à ce balourd de Luis Cardinal.

L’avant-dernière scène d'Apocrypha où l'on voit Scully tenter de tourner la page dans sa vie devant la tombe de sa soeur, permet encore à Gillian Anderson de s'illustrer. Mark Snow la soutient en lui offrant une jolie ligne mélodieuse d’une longueur inusitée pour lui, à la harpe et aux cordes. Chris Carter dit que cette belle scène de cimetière lui en rappelle une autre, dans le Pilot, un moment privilégié d’échanges entre nos héros. Il est amusant de revoir les deux scènes une à la suite de l’autre. Dans la première, Mulder et Scully étaient jeunes et exubérants, et une sorte de courant électrique ambigu s'instaurait entre eux. Dans Apocrypha, le courant a perdu beaucoup de sa puissance, mais il continue de passer par la force de l'habitude. Un peu comme dans un vieux couple.

Février 2009