Des cafards et des hommes

Du pur Darin Morgan cette fois. Avec ce troisième épisode écrit pour The X-Files, le scénariste n’essaie plus d’émuler son frère, ni d’entrer de force dans le moule de la série. Il nous livre plutôt ce qu’il réussit le mieux, une satire aussi extravagante que sophistiquée. Oscillant quelque part entre la caricature des films SF de série B et le documentaire scientifique de la chaîne télé Discovery, avec des pointes d’humour un tantinet vulgaires, Morgan parvient à nous faire rire et réfléchir en même temps, ce qui n’est pas un mince exploit.

À l’origine de War of the Coprophages, on trouve plusieurs idées de natures très différentes. L’une d’entre elles, la plus convenue peut-être, est l’expérience personnelle du scénariste qui prétend avoir vécu un temps dans un appartement infesté de cafards. Une source d’inspiration qui en vaut bien d’autres. Par l’horreur et le dégoût qu’il suscite, le malheureux cancrelat appartient au panthéon des bêtes maudites par l’être humain, en compagnie des rats, des araignées, des serpents et des scorpions, par exemple. Les insectes en général créent une réaction de peur chez beaucoup de gens, ainsi que nous le rappelle le Dr Scully dans l’épisode... pour se faire répondre par son partenaire qu’il n’en a pas peur, mais qu’il les hait (en version originale). Or, l’expérience enfantine traumatisante qu’il raconte ensuite pour justifier sa haine — la vue d’une mante religieuse qui l’a terrifié — nous fait comprendre que c’est vraiment de peur qu’il s’agit dans son cas. (Morgan pousse encore plus loin l’explication psychologique en suggérant que la ressemblance entre la tête de l’insecte et celle des extraterrestres aurait aussi laissé des séquelles traumatisantes chez lui!)

«Même si j’écris des histoires drôles, dira le scénariste, il me faut toujours un élément de peur. (Dans l’épisode), ce sont les cafards qui constituent le facteur déclencheur de la peur («the built-in scare factor»).» Imaginer que des arthropodes répugnants et mal intentionnés se répandent partout dans notre environnement fait partie des cauchemars d’une bonne partie de la population, et sert donc depuis longtemps de stéréotype au cinéma d’horreur et de SF. Mais Morgan n’allait pas se satisfaire d’un thème aussi éculé qu’une invasion d’insectes.

Sa deuxième grande source d’inspiration est un article paru dans la revue Scientific American et rapportant les travaux du professeur Rodney Brooks du M.I.T. sur l’intelligence artificielle. (Peut-être s’agit-il du numéro que l’on voit le Dr Newton feuilleter dans les toilettes, juste avant l’attaque fatale dont il sera victime!) Marier le thème de l’infestation de cafards avec celui des découvertes de pointe en intelligence artificielle ne s’imposait pas d’emblée. Mais il y avait un lien entre les deux, et Morgan l’a vu.

Ce n’est pas la première (ni la dernière) fois que le sujet de l’intelligence artificielle apparaît dans les X-Files. On n’a qu’à se rappeler Ghost in the Machine en première saison, où un énorme ordinateur développait une personnalité propre et, surtout, la capacité de prendre le contrôle de tout un édifice, des ascenseurs aux robinets de salle de bain. Dans les années 1990, l’idée que des machines aux puissances de calcul très élevées (organisées notamment en réseaux parallèles) arriveraient un jour à «apprendre» comme le fait un cerveau humain, demeurait un objectif honorable pour bien des chercheurs dans le domaine. Toutefois, la plupart des résultats obtenus jusqu’alors s’avéraient décevants. Rodney Brooks, du M.I.T., avait décidé de reprendre le problème sous un angle différent. Pour «connaître» le monde qui l’environnait et réagir de façon appropriée (ce qui est une conception comme une autre de l’intelligence), une entité devait selon lui posséder un maximum de mobilité, se déplacer dans l’espace et y vivre des expériences. D’où l’idée de construire des robots de type insectoïde. Les petites créatures artificielles n’avaient peut-être pas des puissances de calcul considérables, mais elles pouvaient procéder à des apprentissages en appliquant un nombre limité d’instructions simples, un peu comme leurs modèles vivants. Ces robots exploraient leur territoire, faisaient des rencontres, enregistraient leurs expériences et en tenaient compte dans leurs déplacements ultérieurs. Le plus connu de ceux qu’a créés Brooks s’appelait Genghis et il ressemblait assez bien à la mignonne bestiole du Dr Ivanov dans l’épisode, celle qui semble poursuivre Mulder de son affection. Brooks construira d’autres robots par la suite, dont Cog, un humanoïde mobile capable «d’apprendre» lui aussi par l’expérience.

En fait, si l’apparence extérieure du Dr Ivanov évoque irrésistiblement celle du célèbre cosmologiste Stephen Hawking, les deux scientifiques travaillent dans des domaines complètement différents. C’est de Rodney Brooks que le personnage de l’épisode se rapproche le plus sur le plan intellectuel (tandis que son nom serait apparemment inspiré de celui du grand Isaac Asimov). Les idées qu’Ivanov expose à Mulder constituent des emprunts presque textuels à celles du professeur du M.I.T. De plus, comme dans l’épisode, la NASA s’intéressait de près aux travaux de Brooks, entrevoyant déjà d’envoyer de petites armées de ces robots insectoïdes, soigneusement programmés, pour explorer de nouvelles planètes. (Des années plus tard, les insectes-robots redeviendront d’actualité, des médias aussi sérieux que le Washington Post ayant laissé entendre que le gouvernement américain utilisait une technologie du même genre pour espionner des membres de notre espèce.)

En prenant connaissance des recherches de Brooks, Morgan a tout de suite pensé à ses propres mésaventures avec les cafards. Si l’être humain arrive un jour à envoyer ses créatures sur d’autres mondes pour y faire des observations en notre nom, s’est-il dit, pourquoi les extraterrestres ne feraient-ils pas la même chose avec la Terre? Pourquoi n’y aurait-il pas parmi toutes ces bestioles qui grouillent partout de minuscules imposteurs venus de l’espace? C’était là une façon originale de renouveler le thème de l’invasion d’arthropodes, autant que celui de la présence des extraterrestres parmi nous. Darin Morgan — que certains critiques avaient accusé de s’éloigner de l’esprit de la série avec Humbug, et qui avait tenté (en vain) de faire plus X-Files que les X-Files avec Clyde Bruckman’s Final Repose — aborde enfin pour la première fois l’univers science-fictionnesque de Chris Carter, dont il présente une variante encore très personnelle. D’où cette allusion aux expériences gouvernementales secrètes, ou encore cette étonnante prémonition de l’épisode Talitha Cumi lorsque le shérif Frass parle des abeilles tueuses lâchées sur une population innocente non prévenue... Dans War of the Coprophages, Morgan se contente encore de tourner autour de la mythologie, mais le temps n’est pas loin où il s’en emparera complètement pour nous en servir une version totalement disjonctée avec son chef d’œuvre, Jose Chung’s "From Outer Space".

Darin Morgan, on le sait, est aussi un fin connaisseur de l’esprit humain, dans ses aspects pas toujours les plus reluisants. Rappelons-nous son exploitation à rebours des préjugés dans Humbug, ou ses questionnements sur le destin, le déterminisme et la mort dans Clyde Bruckman. Cette fois, c’est la réaction de panique de ses semblables qu’il place sous sa loupe inquisitrice. «Je ne me rappelle pas comment s’est faite la connexion (dans mon esprit), mais les humains croient souvent posséder un cerveau très développé qui leur permet de penser toujours de façon claire et rationnelle. Pourtant, dans les cas d’hystérie de masse, ils se comportent comme des insectes dans un essaim. Le lien s’est donc fait entre tout cela et la recherche sur l’intelligence artificielle. Des robots et des structures de pensée («thought patterns») — d’une façon ou d’une autre, ces éléments se sont combinés pour concevoir l’épisode.»

En voulant exploiter le thème de l’hystérie collective, Morgan va puiser dans un modèle des plus classiques, le roman de H.G. Wells, War of the Worlds, et particulièrement dans la fameuse adaptation radiophonique qu’en a tirée Orson Welles en 1938. Cette adaptation avait été produite de façon si réaliste — sous la forme de bulletins de nouvelles — qu’elle avait semé la panique générale chez des auditeurs, persuadés que l’arrivée des envahisseurs de Mars avait bien eu lieu. Le titre de l’épisode de Morgan, War of the Coprophages, rend évidemment hommage à Wells. Et quand Mulder demande à Scully si elle n’a pas déjà ressenti qu’une entité supérieure l’observait du haut du ciel, ses paroles rappellent les premières lignes du roman («No one would have believed in the last years of the nineteenth century that this world was being watched keenly and closely by intelligences greater than man’s...»). Il faut aussi savoir que le nom Miller’s Grove, le patelin où se déroule cet épisode, est une variante sur Grover’s Mill, la ville où se situe l’adaptation radiophonique de Welles.

L’horreur générale que suscitent les cafards, la possibilité d’envoyer des robots insectoïdes observer les autres planètes, la tendance un peu facile de notre espèce à céder à la panique, voilà donc le mélange explosif qu’a concocté Darin Morgan pour sa troisième prestation dans le monde des X-Files.

Le texte est savoureux, surtout quand il se moque subtilement des héros. Il comprend aussi quelques clins d’œil destinés aux fans et qui risquent d’échapper à la majorité des spectateurs. Par exemple, la reporter Skye Leikin, qu’on voit à l’écran tenter maladroitement d’apaiser ses concitoyens, est nommée ainsi en l’honneur de la gagnante d’un jeu questionnaire sur la série. Plus subtilement, quand on voit Scully lire Breakfast at Tiffany’s, un roman de Truman Capote, le scénariste rappelle la participation de David Duchovny à un quizz télévisé (Jeopardy) où il avait raté cette réponse!

Morgan reprend aussi un de ses tics d’auteur consistant à faire répéter certaines tirades par des personnages différents dans des contextes différents. On pense au «N’est-ce pas ce que dit le docteur Zaius à Zira à la Fin de La Planète des singes?» d’Ivanov, qui fait écho «N’est-ce pas ce que le docteur Zaius dit à Charlton Heston à la fin de La Planète des singes?» de Mulder. Les dialogues donnent lieu à plusieurs répliques déconcertantes, comme il y en avait tant dans Clyde Bruckman. Quand Frass demande à Mulder si le FBI s’occupe des affaires d’OVNI maintenant, il répond candidement «non». Quand Scully lui démontre statistiquement l’impossibilité presque mathématique de l’existence d’une intelligence extraterrestre comparable à celle de l’être humain, il se contente de répliquer: «Scully, qu’est-ce que tu portes?» Les robots insectoïdes du Dr Ivanov sont des êtres simples obéissant à de simples instructions, mais quand Mulder veut savoir pourquoi il y en a un qui semble vouloir le suivre partout, le savant répond, apparemment avec sérieux: «C’est parce qu’il vous aime.» Une des répliques les plus savoureuses de Mulder, parce que prononcée encore là sur un ton tout à fait candide, est «le fait que je travaille pour le gouvernement ne veut pas dire que je m’y connaisse en cafards».

Les personnages sont aussi pris souvent en flagrant délit de mensonge. Pour les beaux yeux de Bambi, Mulder est prêt à déclarer qu’il trouve les insectes tout à fait fascinants (alors qu’il les hait). Mais le docte savant Ivanov ne vaut guère mieux. Après avoir lancé une charge dévastatrice contre la science-fiction, le voilà qui adore le genre à la fin de l’épisode. Il faut dire que c’est aussi pour les beaux yeux de Bambi.

Le texte est constamment drôle, mais il est aussi truffé — de façon presque subversive pourrait-on dire — de petites interrogations philosophiques un peu dérangeantes sur la nature humaine et la place que notre espèce occupe dans l’univers (on ne se refuse rien). C’est là une des marques de commerce de Morgan, déjà présente dans Humbug, mais qui procurait surtout une bonne partie de sa saveur à Clyde Bruckman. Dès le prologue, le rapport de l’homme à l’insecte se renverse deux fois. Bugger étale d’abord son admiration pour l’endurance, la capacité de proliférer et la durabilité de cette espèce qu’est le cafard. Mais au lieu d’en tirer une leçon d’humilité, l’exterminateur se considère comme un dieu à l’égard de la bestiole et déclare qu’il doit se comporter comme tel, en l’écrasant de la plus brutale façon. Quelques instants plus tard, ce sont les cafards qui sautent sur lui et qui achèvent leur présumé dieu. Des insectes venus de l’espace se conduiraient-ils par rapport à l’homme de la même façon que l’homme le fait par rapport aux bêtes de sa propre planète? Morgan prend à partie notre vanité d’êtres qui se proclament supérieurs en relativisant fortement notre vision des insectes. Comme le dit le Dr Berenboim: «Se nourrir, dormir, déféquer, procréer, c'est leurs seules tâches. C'est également la nôtre, mais les insectes, eux, ne se racontent pas d'histoires en prétendant qu'ils valent mieux que cela.» Morgan ne fait-il pas dire à son entomologiste que le cafard se lave après un contact avec l’être humain?

Si on n’avait qu’un seul reproche à adresser au scénariste, ce serait peut-être d’avoir forcé un peu trop la note du côté scatologique. Sans parler du titre lui-même, il y a le fumier qui recouvre les héros à la fin, l’utilisation du purin comme base pour fabriquer une drogue (qui sent la fosse septique, prend la peine de préciser Mulder), les gags autour de la constipation fatale de Newton, ou du nom de l’inventeur de la chasse d’eau, sans parler de la théorie voulant que les pyramides d’Égypte rappellent la forme de tas d’excréments. Cela fait beaucoup de merde pour une même histoire.

 

Les grands moyens

War of the Coprophages compte parmi les sommets de la troisième saison des X-Files, considérée par plusieurs comme la plus forte de toutes. Le texte compte certainement pour une bonne part de ce succès, mais la réalisation n’est pas non plus à négliger. Darin Morgan s’étant affirmé comme un des scénaristes favoris des fans, on a mis les moyens voulus à son service... y compris la meilleure dresseuse de cafards qu’on ait pu trouver!

Comme pour Humbug, Morgan peut compter sur la complicité bienveillante de Kim Manners pour donner réalité à ses visions les plus saugrenues. Visuellement, il existe maintenant un style Darin Morgan. Au texte fin et souvent à double sens de l’auteur, les responsables du tournage ont appris à adjoindre des images trompeuses, des quiproquos et de petites supercheries qui conduisent temporairement le spectateur sur de fausses pistes. Le pli avait été pris dès le prologue de Humbug. Celui de War of the Coprophages est construit un peu de la même manière. En voyant d’abord un homme éclairer une surface rocailleuse à la lampe de poche pour s’emparer d’un cafard, on présume tout de suite qu’il se trouve à l’extérieur en pleine nuit, alors qu’il est dans un sous-sol où il a éteint la lumière afin de ne pas effrayer les bestioles qui infestent les lieux. Cet homme observe l’insecte et se lance dans un discours très détaillé sur certaines caractéristiques exceptionnelles de la bestiole. A-t-on affaire à un entomologiste? Non! Il s’agit d’un exterminateur qui s’empresse d’écraser l’insecte, sitôt son discours terminé, puis d’arroser les autres de désinfectant. La victoire de l’homme est-elle donc assurée? Non, car un instant plus tard on voit l’exterminateur exterminé à son tour.

Les gags visuels abondent donc dans War of the Coprophages. L’un des plus inattendus se situe au milieu de l’épisode, au moment où Mulder et le docteur Ivanov réalisent que certains des cafards pourraient être d’origine extraterrestre. On aperçoit alors un insecte traverser l’écran, apparemment de notre côté de la vitre! Autre trouvaille des plus savoureuses: décider que, dans une histoire portant sur une infestation de cafards, ce sont des friandises au chocolat (des Choco Droppings, encore un jeu de mots scatologique) se répandant accidentellement au sol qui provoquent la panique générale dans le magasin de Miller’s Grove!

La plupart des bestioles aperçues à l’écran durant l’épisode sont authentiques. Près de 300 d’entre elles ont été recrutées et soigneusement entraînées par Debra Coe. Cette dame précisons-le, ne se spécialise pas dans le dressage de cancrelats, mais applique ses compétences à presque tous les types d’animaux. Sur le comportement des cafards durant le tournage de l’épisode, il existe plusieurs témoignages qui ne sont pas toujours concordants. Certaines sources affirment que les petites créatures se sont montrées fort coopératives et que le réalisateur a réussi à obtenir d’elles tout ce qu’il le souhaitait. Ailleurs, on nous dit que les bestioles lui ont causé bien des difficultés, particulièrement pour la scène où elles envahissent la cabine de toilette où le Dr Newton soigne sa constipation. Une anecdote apparemment corroborée par plusieurs sources raconte que Manners, hors de lui, s’est mis à engueuler les figurants récalcitrants pour leur rappeler que c’était lui le patron (il aurait même mis sa tête dans le seau où on gardait les insectes). Après cette mise au point, il semble que les cafards aient choisi de se montrer plus dociles. Il a suffi que Manners leur crie «Action!», pour qu’ils fassent désormais exactement ce qu’il attendait d’eux.

Pour des scènes plus statiques et pour certains gros plans, des cafards artificiels très détaillés, en plastique et en caoutchouc, ont été fabriqués par Toby Landala et son équipe. Par contre, celui qu’on voit dans le piège que ramasse Mulder est en fait un modèle mécanique plus grand que nature, construit dans un matériau acrylique appelé Flexacryl et actionné par des câbles. De son côté, le petit robot du Dr Ivanov ressemble à ceux qu’a conçus Rodney Brooks, mais l’intelligence en moins. Il s’agit essentiellement de machines téléguidées.

Dans la scène où l’ado appelé Dude voit des cafards se faufiler en lui, Landala fait appel au même trucage que celui qu’il avait utilisé pour les vers de l'épisode Ice en première saison. L’effet est au moins aussi efficace. Selon le producteur Paul Rabwin, cette vision d’insectes s’infiltrant à l’intérieur d’un corps humain et se déplaçant ostensiblement sous la peau est celle qui a suscité les plus fortes réactions d’horreur et de dégoût au sein de l’équipe de tournage, depuis le début de la série.

Le petit son stridulent des cafards a mérité un soin particulier. On cherchait quelque chose qui, tout en restant typique des insectes, évoque leur origine extraterrestre et leur nature de robots. On s’est basé sur chant de cigale auquel on a ajouté des bruits de frottement métalliques. Par essais et erreurs, on est parvenu en manipulant les timbres et la vitesse, et en ajoutant un peu d’écho, à construire une sonorité qui ait l’air plausible pour un insecte qui serait venu d’un autre monde. Il y avait aussi une contrainte: la stridulation retenue devait pouvoir raisonnablement passer pour une sonnerie de téléphone cellulaire, si on voulait que le gag de la fin fonctionne entre Eckerle et Mulder.

Plutôt effacé le reste du temps, le compositeur Mark Snow s’en donne à cœur joie quand il y a du cafard à l’écran. L’apparition de ces immondes bestioles s’agrémente de maints accords dissonants, clusters inquiétants et d’envols de percussion, formant une trame sonore digne des classiques films d’horreur de série B.

Contrairement à Clyde Bruckman, une fine comédie un peu bavarde où les nombreux tête-à-tête donnaient l’occasion aux comédiens de se mettre en valeur, War of the Coprophages s’intéresse surtout aux comportements collectifs. Il y a donc (relativement) plus de personnages, caractérisés à grands traits sans avoir de personnalité propre. En dehors des deux héros, personne n’a l’air d’avoir une existence réelle. War of the Coprophages est peut-être une fable bien troussée sur la nature humaine, mais il n’a rien d’une étude psychologique.

Aussi, la plupart des comédiens se contentent-ils de laisser parler leur texte. C’est le cas de Dion Anderson (Frass) et de Bill Dow (Dr Newton), étrangement sans intérêt hors de son rôle habituel de Chuck Burks. Mais c’est aussi le cas de la ravissante Bobbie Phillips qui n’essaie même pas d’avoir l’air d’une vraie entomologiste, même lorsqu’elle débite les précisions scientifiques que Morgan a glanées pour elle. On ne peut le lui reprocher, car son charme suffit amplement à lui faire remplir sa véritable fonction dans l’histoire: rendre Scully jalouse («Elle s’appelle Bambi?»). Après un début de carrière un peu tâtonnant, des détours par Baywatch et Showgirls notamment, la comédienne obtiendra après sa parution dans The X-Files des rôles importants dans deux séries télévisées, Murder One et The Cape. Il valait mieux d’ailleurs qu’elle ne s’attarde pas trop dans l’univers de Chris Carter, la crainte que Mulder ait trouvé en Bambi une nouvelle partenaire ayant suscité des réactions extrêmement négatives chez les fans! Incidemment, il semble que Morgan ait emprunté le nom de Berenbaum à celui d’une entomologiste patentée de l’Université de l’Illinois (mais qui ne se prénomme pas Bambi).

Plus expérimenté que Bobbie Phillips, Raye Birk (Eckerle) ne sort pas plus qu’elle de l’état de caricature dans lequel Morgan a campé son personnage. Cela dit, sa nervosité larmoyante et son état de panique final manquent singulièrement de subtilité. Les jeunes comédiens qui jouent les trois adolescents se maintiennent eux aussi dans le même registre, la vulgarité en plus. A.J. Buckley (Dude) apparaîtra dans plusieurs séries télévisées (notamment CSI), dont un épisode de Millennium. Tyler Labine (Stoner) et Nicole Parker (Chick) auront suffisamment plu aux fans pour être rappelés sous les drapeaux des X-Files plus tard en troisième saison, dans l’épisode Quagmire. Il faut aussi signaler que Labine connaîtra une très belle carrière par la suite avec des rôles importants dans des séries télévisées comme Invasion et Reaper.

Déjà vu dans le rôle du bouillant Terence Berube dans The Erlenmeyer Flask, ainsi que dans l’épisode 3, Ken Kramer offre un Dr Ivanov des plus neutres, se contentant de servir de voie de transmission aux informations scientifiques que Morgan veut livrer à son public. On le trouve peut-être un peu trop mobile pour passer pour une victime de la maladie de Lou Gehrig, comme l’est Stephen Hawking. Par contre, quand on voit son personnage disparaître à la fin en compagnie de la jeune entomologiste, on se demande si le scénariste n’a pas voulu rappeler qu’en 1995, et malgré son état, le véritable Stephen Hawking venait tout juste de divorcer de sa première légitime pour épouser son infirmière?

 

Rapports de force

Personne ne reproche à Darin Morgan de tourner en dérision les héros de la série en écrivant des scénarios qui, justement, jettent un regard moqueur sur la série. Le spectateur comprend que le Mulder et la Scully qu’il voit agir dans Humbug ou War of the Coprophages ne sont pas tout à fait ceux qui évoluent dans les épisodes sérieux. Morgan laisse aller sa plume de caricaturiste en accentuant volontairement certains traits des personnages, leurs manies, leurs petits travers ou des aspects particuliers de leur psychisme. Ce qui est intéressant, c’est qu’il le fait différemment d’un épisode à l’autre. Dans Humbug, si Mulder et Scully restaient fidèles à eux-mêmes, c’est l’environnement de cirque hautement burlesque dans lequel ils évoluaient qui ridiculisait de façon systématique leurs aspects les plus conventionnels, tant sur le plan physique que psychologique. Dans Clyde Bruckman, Morgan étudiait finement comment allaient se comporter chacun des deux personnages, l’un crédule, l’autre sceptique, face à un devin philosophe capable d’entrevoir l’avenir, et surtout la mort.

Dans War of the Coprophages, le scénariste se livre à un exercice différent, en expérimentant sur la relation entre les deux héros. Il commence par les placer dans une sorte d’univers parallèle où, temporairement du moins, ce sont les compétences scientifiques de Scully qui prévalent. Aussi longtemps que les gens meurent de mort naturelle, même s’il y a des cafards autour d’eux, la médecine reste triomphante. Dans ce monde où l’apparition des extraterrestres est «statistiquement impossible» et «antidarwinienne», Mulder n’est plus qu’un doux rêveur, un poète qui s’épanche devant l’ampleur de l’univers et la possibilité que des entités nous observent. Pire, il devient presque démuni dans ses enquêtes, ses hypothèses de type paranormal s’effondrant lamentablement devant la rigueur logico-médicale des explications de sa partenaire.

Morgan nous fait réaliser que le rapport de force entre les deux héros ne dépend pas tellement de leurs compétences respectives, mais de l’intervention ou non de phénomènes paranormaux. Jusqu’à la découverte des cafards-robots, Scully domine haut la main. Elle n’a même pas besoin de se déranger pour venir à la rescousse de Mulder sur le terrain. Un simple coup de fil suffit pour que le docteur fasse ses consultations à distance. Quels sont les symptômes? Voilà le diagnostic. Tout en s’affairant à des tâches quotidiennes, elle résout ainsi trois décès mystérieux: celui de l’exterminateur, attribuable à un choc anaphylactique, celui de l’ado victime du syndrome d’Ekbom, celui du médecin mort d’un anévrisme cérébral, sans compter le mystère de l’origine des cafards envahisseurs. Et chaque fois, l’humble Mulder qui lui sert d’assistant ne peut que se rendre à l’évidence: elle a raison!

L’idée de montrer Scully se livrant à toutes sortes d’activités domestiques (dont le nettoyage de son arme!) est venue d’une contrainte de tournage. Gillian Anderson étant prise sur un projet au cinéma, elle manquait de disponibilité pour jouer des scènes avec les autres comédiens. Il a donc fallu la filmer seule pour remplir une bonne partie de l’épisode. Morgan a saisi l’occasion pour exploiter le filon d’une relation à distance où c’est Scully qui mènerait temporairement la barque. Incidemment, l’auteur montre qu’il a de la suite dans les idées en remettant en scène le petit chien dont Scully a hérité à la fin de Clyde Bruckman. Les autres scénaristes entre-temps en ont pourtant ignoré l’existence. L’un d’entre eux, Kim Newton, finira par faire un sort à la pauvre bête, l’éliminant ainsi de façon définitive du paysage, dans Quagmire. Pour le moment, il est agréable de voir Scully shampouiner la bête avec du Die Flea Die, surtout quand on sait qu’à Miller’s Grove tout le monde se battra pour des cannettes de Die Bug Die.

Même humoristique, un épisode des X-Files doit rester un épisode des X-Files. Il faut donc que le paranormal finisse par se pointer. Et à partir de ce moment-là, oublions les triomphes de la médecine: c’est Mulder qui reprend l’initiative, poursuit les pistes et n’hésite pas à raccrocher au nez de sa collègue quand il veut rester tranquille en compagnie de la jolie Bambi.

Ce qui est encore plus révélateur cependant, c’est la réaction de Scully à l’apparition de la fantasmatique entomologiste. Peut-on parler vraiment de jalousie? De toute évidence, Dana n’aime pas qu’une autre femme approche de trop près son collègue. Morgan a très bien compris que le lien d’exclusivité qui existe entre les deux héros, aussi platonique qu’il soit, suscite automatiquement des comportements de type contrôlant. L’entrée en scène d’une rivale provoque ce qu’une infestation de cafards n’avait pas réussi à faire. Dès qu’elle comprend qu’il y a de la Bambi dans l’air, Scully laisse là son chien et sa crème glacée pour bondir de chez elle et courir à la «rescousse» de «Fox». Ce qui lui permettra de prouver que, fantasme ou non, elle n’a pas l’intention de céder sa place. Elle le fait très clairement comprendre à Bambi en arrivant à l’usine. Et auparavant, elle aura montré qu’elle est encore en pleine possession de ses moyens, en imposant son autorité à la foule en panique du magasin de Miller’s Grove.

Gillian Anderson déclarera avoir adoré War of the Coprophages, un de ses épisodes préférés de la troisième saison. Après les épanchements mystiques de Revelations, il a dû lui paraître rafraîchissant de remettre en relief le caractère fort et un peu mégère de Scully. Une des scènes les plus drôles est celle où elle gobe une friandise dans le magasin déserté par les clients pris de panique. L’air de suffisance détachée qu’elle adopte alors est sûrement un des bons moments de la comédienne dans la série. Cette scène fait écho à celle où, dans Humbug, elle porte une sauterelle dans sa bouche, par esprit de défi. Il n’est pas certain que, cette fois, l’actrice aurait consenti à goûter à un vrai cafard. Elle affirmera d’ailleurs avoir béni le scénariste de ne pas lui avoir imposé de contact direct avec les bestioles durant le tournage. Mais on se demande si les choses n’auraient pas été différentes si Gillian Anderson n’avait pas été mobilisée par un projet de film en cours, et si Mulder et Scully avaient eu à se lancer ensemble, conjointement, sur la piste des coprophages.

Juillet 2008