Un épisode stigmatisé

Peu d’épisodes des X-Files peuvent être qualifiés de religieux. Revelations n’est que le second du genre depuis le début de la série, et le suivant, All Souls, ne viendra qu’en cinquième saison. Heureusement d'ailleurs, car à part l’excellent Miracle Man en première saison, ces épisodes ne comptent pas parmi les plus réussis. Plus sentimentaux que spirituels, ils ont surtout le désavantage de réveiller chez Scully une fibre mystique dont on se passerait bien.

Le traitement des thèmes religieux dans un épisode comme Revelations demeure aussi très ambigu. En temps normal, l’intervention divine ne paraît pas bénéficier de statut privilégié au milieu des autres forces paranormales qui agissent dans la série (esprits, revenants, démons). Croire aux vampires, aux loups-garous ou aux stigmates de la crucifixion, c’est un peu du pareil au même dans l’univers de Chris Carter. Sauf lorsqu’on aborde un thème religieux. Car alors — auditoire oblige — le christianisme prend le haut du pavé. Non seulement Dieu existe-t-il dans les X-Files, mais c’est spécifiquement celui des catholiques, avec son cortège d’anges, de saints, de miraculés et de stigmatisés. Ce Dieu des X-Files, on ne s’en étonnera guère, paraît avoir une forte prédilection pour la partie de son troupeau qui habite les États-Unis. L’américanocentrisme prononcé dont fait preuve la série ne se confine pas à l’intérêt excessif que les extraterrestres portent à cette portion de l’humanité. Si le Christ revient sur Terre, on peut être assuré que ce sera dans la peau d’un gamin de Loveland en Ohio.

En abordant le registre religieux, Revelations a au moins l’avantage de varier la palette de la troisième saison. Pour les auteurs de la série, ce changement était aussi le bienvenu à l’époque. Après les trépidantes péripéties de Nisei/731, un temps de repos s’imposait à tous. Selon le producteur Paul Rabwin, on cherchait un scénario qui adopterait un registre plus doux. Le choix s’est porté sur un texte conçu dans le ton approprié par un débutant, Kim Newton. L’idée paraissait bonne, du moins au départ. On peut s’en étonner au vu du résultat, mais Revelations est un des épisodes dont le scénario a été le plus difficile à rendre à terme. En plus des retouches habituelles apportées avant le tournage, de nombreux passages ont dû être réécrits jusqu’en postproduction. L’histoire plaisait, mais elle manquait de cohérence et de justification. Le travail du réalisateur, David Nutter, n’était pas en cause, précisera Rabwin, mais on s’est rendu compte après tournage qu’il subsistait trop d’inconsistances pour aller en diffusion. Par exemple, personne ne se savait quoi faire du personnage de Simon Gates. Pourquoi cet homme d’affaires s’acharnait-il ainsi sur le petit Kevin? Rien ne l’expliquait à l’origine. En outre, le scénario faisait intervenir des éléments surprenants qui ne collaient pas avec le reste, comme le dédoublement corporel du garçon qui survient à point nommé et de façon plutôt gratuite. Tout fut d’abord tenté pour sauver les meubles à l’étape du montage («a very detailed editing marathon»). Rabwin et ses collègues avaient l’impression d’être conscrits autour d’une table d’opération où ils n’arrivaient pas à faire mieux que de maintenir le patient en vie artificiellement («we had it on life support»). Après des heures de travail sans résultat, il fallut se résoudre à rajouter de nouvelles scènes. Des répliques supplémentaires ont été écrites sur un coin de table, et on a dû rappeler les comédiens pour un tournage de plus — notamment celui de la scène où Simon Gates «explique» à Kevin pourquoi il doit l’éliminer. Après un dernier blitz de montage, l’épisode a commencé enfin à prendre sens (sic), de conclure Rabwin.

Devant tant d’efforts, on aimerait pouvoir dire que le résultat est un modèle de cohérence. Ce n’est évidemment pas le cas. Mulder et Scully, dont on remet une fois de plus le compteur à zéro après une parenthèse mythologique, enquêtent sur une série de meurtres à connotation religieuse. Les victimes, qui se prétendaient stigmatisées, n’étaient en fait que des escrocs se moquant plutôt cyniquement de leurs fidèles, comme le révérend Findley. Une tradition chrétienne (authentique?) voulant qu’il existe douze stigmatisés en même temps dans le monde, symbolisant les douze apôtres, nos agents concluent que le tueur est à la recherche d’une douzième victime (Findley étant le onzième). Déjà, cela ne colle pas. S’il y avait douze vrais stigmatisés, le tueur n’en aurait encore trouvé aucun; il lui en resterait donc douze à éliminer. Et s’il n’existait aucun faux stigmatisé, il n’y a aucune raison pour que les faux soient au nombre de douze. À la fin de l’épisode, Gates révèle à Kevin qu’il est le seul authentique prophète parmi les douze. Ce qui signifie, ou bien que la tradition chrétienne ne vaut rien (il n’y a qu’un vrai stigmatisé, et non douze), ou que Gates a encore du boulot: une fois Kevin éliminé, il lui en resterait toujours onze à trouver. Quoi qu’il en soit, dire à Kevin qu’il est seul authentique parmi les douze ne signifie absolument rien.

C’est Kevin Kryder, un gamin de 11-12 ans, qui est l’Élu dans cet épisode. Pourquoi lui, ô Seigneur? Le garçon n’a rien d’extraordinaire. Il est espiègle, pas trop scolaire, et il aime raconter des histoires de peur à ses camarades. Dieu a-t-il donc choisi son élu au hasard? S’Il a ses raisons, Il les garde bien pour lui, et le scénariste aussi. Et surtout, pourquoi Dieu s’est-mis en tête d’empoisonner l’enfance de ce futur prophète (ou peut-être messie) en le faisant saigner des mains à tout venant, provoquant du même coup la séparation de ses parents, l’internement de son père pour folie et mauvais traitement, la mort de sa mère dans un accident, et attirant on ne peut plus clairement l’attention de ses ennemis! Décidément, si les desseins de Dieu sont impénétrables, on peut aussi trouver qu’Il s’amuse à prendre bien des risques avec sa progéniture.

Le choix des «protecteurs» de l’enfant laisse aussi un peu à désirer. Il y a d’abord le père de Kevin qui n’a pas trouvé mieux à faire que de s’enfermer chez lui avec une arme, ce qui a naturellement précipité son internement. Au moins, papa Kryder a la modestie de reconnaître qu’il n’est qu’un «messager» dans cette histoire. Un messager de quoi? On l’ignore. Ensuite, Owen Jarvis prend le relais. Cette fois, le protecteur a l’air d’une créature échappée de l’enfer. Pas trop discret comme choix! Bien sûr, c’est un saint homme et il a des pouvoirs comme Gates puisqu’il saute sans trop d’encombres d’un deuxième étage, en se jetant par une fenêtre et en brisant la vitre avec sa tête. Quand Mulder descend pour se mettre à sa poursuite, il a déjà disparu (il s’est littéralement évaporé). Ensuite, comme le constate Scully, au lieu de se décomposer après la mort, son corps sent la rose! Tout cela est fort bien, mais n’aide pas vraiment Kevin à échapper aux forces du mal. Pourquoi avoir choisi un géant laid et contrefait que personne de son vivant ne prendra au sérieux lorsqu’il voudra tenter de sauver le gamin? Heureusement, Dieu se reprend avec son troisième choix, Dana Scully, qui se révélera plus efficace. Elle n’empêche pas l’enlèvement du gamin, mais elle lui sauve la vie in extremis.

Au début, le tueur Simon Gates paraît chercher essentiellement à s’en prendre à de faux prophètes. Il en trouve et tue onze en trois ans, tous des simulateurs. Pourquoi fait-il cela? Bonne question, mais pas de réponse. On pourrait le prendre pour un simple illuminé s’il ne possédait pas ses étranges pouvoirs. Il carbonise la chair de ses victimes avec ses doigts, fait fondre poignées de porte et barreaux de fenêtre, et dévisse à main nue le bouchon d’un radiateur d’auto brûlant. Gates n’est donc pas un être humain ordinaire. Tant qu’il s’en prend à des charlatans, on pourrait le considérer comme une sorte d’ange vengeur. Par contre, dès lors qu’il s’attaque au gamin, le seul stigmatisé authentique, Gates se range de facto du côté des troupes du Mal. Le tueur apparaît alors comme un démon, ou à la rigueur un disciple du Diable (Forau?), à la recherche de «vrais stigmatisés». En ce cas, pourquoi a-t-il perdu son temps à assassiner des charlatans? Avant de venir le trouver dans sa loge, Gates savait très bien que le révérend simulait ses miracles. On le voit à son sourire narquois durant le sermon. Findley n’est donc pas un de ceux qu’il cherche. Mais il se donne quand même la peine de le punir et de le tuer d’une façon non conventionnelle (il laisse même ses empreintes!), s’assurant ainsi d’attirer l’attention sur lui et sur sa mission. Il n’y a pas que les forces du Bien qui manquent de logique dans cette histoire.

Avec tant de stigmates dans le scénario, il était difficile de faire des miracles côté réalisation. Celle de David Nutter est sobre, le rythme demeure relativement lent et même lourd parfois. Les gros plans abondent, ceux de Kevin et de Gates, mais aussi d’Owen bien sûr, dont se délecte la caméra. Certaines scènes passent plutôt mal. Celle où les agents discutent du portrait-robot d’Owen Jarvis, par exemple, tire de façon incongrue vers la comédie. Et celle où Mme Kryder emboutit Gates avec son auto avant de finir elle-même dans le fossé paraît à la fois confuse et gratuite. Pire que tout, la scène de confrontation finale entre Gates et Kevin frise le ratage. Trop brève pour être d’une quelconque utilité, trop théâtrale et pas très bien tournée, cette scène et toute la séquence qui suit (arrivée de Scully, Gates qui se sert de Kevin comme bouclier, la poursuite) accumulent les pires clichés. La déchiqueteuse sauve un peu la mise, mais aussitôt, le sauvetage de Kevin suspendu par la main refait tout basculer dans la banalité.

Comme la réalisation de Nutter, la musique de Snow se fait sobre et douce de préférence, s’effaçant la plupart du temps derrière des sonorités aux accents religieux appropriés, mais pas trop prononcés. On est loin des grandes envolées célestes dont le compositeur nourrira certains des épisodes les plus métaphysiques de Millennium.

La distribution de Revelations mérite quelques commentaires. La palme de l’épisode va sans doute au jeune Kevin Zegers (Kevin), qui tire le maximum d’un rôle inconsistant et mal campé, et qui traverse les situations les plus insensées avec un naturel désarmant. L’enfant alors âgé de 11 ans avait déjà pas mal d’expérience derrière lui et, à l’époque, il visait sérieusement le rôle d’Anakin Skywalker pour la deuxième trilogie Star Wars de George Lucas.

Sur le plateau, on raconte qu’une connexion privilégiée s’est produite très tôt entre Gillian Anderson et le jeune comédien. On conçoit que cela a dû faciliter le tournage des scènes qu’ils partageaient tous les deux, même si on ne peut pas dire honnêtement que leur chimie transparaît toujours à l’écran. Néanmoins, avec ou sans l’appui du jeune Zegers, on doit convenir qu'Anderson s’acquitte brillamment de son rôle dans l’épisode. Le personnage de Scully prenant la vedette grâce au scénario, la comédienne trouve plus d’espace scénique et émotif pour faire apparaître des aspects moins convenus de sa personnalité. La sentimentalité domine, c’est compréhensible, mais cette sentimentalité demeure nuancée et moins artificielle, la plupart du temps, que ce que pourrait laisser croire le scénario. La vulnérabilité, voire la fragilité, tout intérieure d’un personnage fort comme Scully n’aura jamais paru aussi crédible. Quoi qu’on pense du reste de l’épisode, Revelations aura au moins permis d’ajouter un peu de complexité et d’humanité à l’héroïne.

En revanche, David Duchovny dira s’être parfaitement satisfait du changement de perspectives, trouvant rafraîchissant pour une fois de jouer l’empêcheur de tourner en rond. Toutefois, à part une surprenante obstruction mentale envers toute manifestation surnaturelle d’origine religieuse, le personnage de Mulder reste sensiblement celui auquel la série nous a habitués: un peu arrogant, parfois goujat, très pince-sans-rire.

La nature — ou plutôt une maladie congénitale appelée dysplasie ectodermique hypohidrotique — a doté Michael Berryman (Owen Jarvis) d’une tête et d’un physique extrêmement cinématographiques. On ne se surprendra pas que le comédien se spécialise dans les films d’horreur (The Hills Have Eyes). Sa dysmorphie faciale le dote d’un visage de gargouille (vraiment rien à voir avec Homer Simpson), dont les producteurs de la série se souviendront sans doute dans l’épisode Grotesque. Il est malheureux que le personnage d’Owen Jarvis survienne si tardivement et reste si peu longtemps à l’écran. On imagine comment aurait pu se développer un scénario axé sur l’affrontement épique entre un ange hideux et un démon tout-puissant. Mais ce n’est pas ce que montre l’épisode. Odeur de sainteté ou non, Owen n’est guère plus qu’un benêt maladroit qui n’arrive à protéger personne. Dommage.

Simon Gates: voilà un personnage qu’on aurait aimé explorer, comprendre, voir se développer sous nos yeux. Hélas! N’ayant à peu près rien à faire d’autre que d’esquisser un petit sourire diabolique, Kenneth Welsh ne prend pas grand relief dans Revelations. Quel gâchis pour un comédien dont le mémorable rôle de Wyndheam Earle dans Twin Peaks nous laissait espérer beaucoup plus.

L’acteur le plus connu de l’épisode est celui qui joue un personnage qui meurt au tout début. Dès qu’on le voit apparaître à l’écran, Ronald Lee Ermey (le révérend Findley) nous rappelle son rôle le plus célèbre au cinéma, le très sadique Sergent Hartman dans le Full Metal Jacket de Kubrik, lequel n’est qu’une des dizaines d’incarnations de militaires qu’il accumulera au cinéma et à la télévision durant sa carrière (y compris dans Space: Above and Beyond de Morgan et Wong). Peut-être est-ce à cause de cela qu'Ermey ne convainc pas entièrement en prêcheur. Il parle avec autorité, certes, mais il lui manque le charisme. Son récit à propos du miracle des eaux la mer Rouge sonne faux. Quant à sa petite supercherie sanglante, on se demande vraiment comment ses ouailles arrivent à la gober.

 

Un avant-goût prononcé de Millennium

Ce n’est pas par prosélytisme que Chris Carter introduit parfois des thèmes religieux dans sa série. Le père des X-Files déclare s’intéresser aux grandes questions métaphysiques, comme le bien et le mal, ou la foi, mais il le fait le plus souvent hors des frontières des religions établies. Jusqu’à preuve du contraire, son but n’a jamais été d’évangéliser son public. D’autant plus qu’on ne badine pas avec la religion aux États-Unis, les réseaux de télévision se montrant plutôt frileux lorsqu’ils craignent de déplaire à une partie de leur public. Aborder des thèmes comme ceux de Revelations dans une série de divertissement fantastique risquait de soulever de délicats problèmes de sensibilité pour la clientèle de la Fox. D’abord, un peu comme Miracle Man avant lui, l’épisode attaque de front le phénomène des preachers qui exploitent de façon lucrative la crédulité populaire. Bien sûr, le révérend Findley n’est qu’un charlatan, un faux prophète, mais son effort pour magnétiser son auditoire dans le prologue rappelle à s’y méprendre le comportement de nombreux orateurs de même acabit aux États-Unis.

L’autre aspect du problème est plus subtil. Traiter dans une œuvre de fiction des stigmates du Christ ou des miracles divins ne dérangeait sans doute pas tant que ça la majorité des spectateurs d’allégeance chrétienne. Mais il existait toujours une minorité bruyante pour qui ces choses-là devaient rester sacrées. Il semble qu’à un moment donné — on ne sait trop si c’est avant ou après la diffusion de l’épisode — Carter a dû faire une mise au point sur le sens qu’il fallait donner à Revelations. Cette histoire, a-t-il déclaré, traite avant tout du pouvoir de la foi (en général) et non d’une foi ou d’une religion en particulier. La nuance, sans doute sincère, ne résout pas grand-chose. La foi (en général) étant une des constantes de la série depuis le tout début, la foi religieuse n’en constituerait qu’un exemple parmi d’autres et se placerait donc sur le même pied que celle de Mulder éprouve envers la présence extraterrestre («I want to believe»), par exemple.

En fait, malgré les inquiétudes de certains, nous dit Paul Rabwin, il semble que Revelations n’ait pas soulevé tant de remous. L’épisode a même plu à l’auditoire. La dimension millénariste (à peine esquissée), la question de la lutte fondamentale du bien et du mal, l’implication personnelle de la croyante Scully, paraissent avoir suscité un accueil positif dans le public. L’esprit du temps y était peut-être pour quelque chose. Rappelons-nous qu’au milieu des années 1990, l’approche de l’an 2000 commençait à envahir l’actualité et à susciter déjà bien des angoisses, que ce soit à cause de l’imminence du Jugement dernier ou du comportement erratique des puces d’ordinateurs.

Des années plus tard, en revoyant l’épisode, on ne peut pas s’empêcher de penser que Millennium, l’autre grande série télévisée de Carter qui sera diffusée à partir de l’automne 1996, a pu prendre racine dans un épisode comme Revelations. Même si la touche millénariste n’a été introduite dans le scénario qu’en fin de course, elle s’y incruste fort bien. Au générique, Simon Gates est appelé le Millennium Man. L’affrontement des forces du bien et du mal, l’Armageddon, l’Apocalypse, sont autant de thèmes majeurs qui s’imposeront dans la future série. Les variations sur des thèmes comme les anges, la sainteté et les miracles religieux s’y multiplieront également.

Il s’agit d’un avant-goût. En réalité, l’origine de Millennium est un peu plus complexe que cela. Carter racontera plus tard en avoir tiré l’idée de certains meurtriers en série particulièrement diaboliques qui avaient été mis en scène dans The X-Files (Irresistible, Aubrey). Il avait d’abord songé à une série typiquement policière portant sur des crimes sordides (ses modèles avoués étant des films comme Seven et Silence of the Lambs). Carter avait toujours été hanté par la monstruosité psychologique autant que physique. Les recoins les plus obscurs de l’âme humaine le fascinaient. Il croyait en l’existence du mal comme une force réelle, présente en chacun de nous. La lutte éternelle du bien et du mal l’attirait naturellement vers les grands textes religieux et eschatologiques comme l’Apocalypse. C’est ainsi que la jonction avec le millénarisme a fini par se produire, mais tardivement, comme une sorte de décor dans lequel planter la lutte du bien et du mal.

Si Revelations n’est pas strictement l’ancêtre officiel de la série Millennium, les points communs sont trop nombreux pour qu’il s’agisse d’une simple coïncidence. Même Scully se comporte parfois comme le fera plus tard Frank Black. Signalons aussi que David Nutter lui-même deviendra l’un des réalisateurs piliers de Millennium. Il tournera de nombreux épisodes de la première saison, dont le pilote. Difficile encore là de ne pas voir en Revelations une sorte de coup d’envoi. N’exagérons pas tout de même. Dès le pilote, la série Millennium fera étalage d’une atmosphère beaucoup plus violente et macabre, bien éloignée des douceurs angéliques de Revelations.

 

Sainte Scully?

Au début de l’épisode, Scully se comporte de façon tout à fait normale. Les deux agents enquêtent sur le dernier d’une série de meurtres insolites. Dans la loge de Findley, on s’attend à ce que Mulder produise des hypothèses explicatives un peu sautées et que sa collègue s’objecte en invoquant la science et le besoin d’établir des preuves. Mais on se rend compte assez vite que les choses ne seront pas tout à fait conformes au schème usuel. D’abord, c’est Scully qui introduit l’élément paranormal en parlant de la tradition des douze stigmatisés, sans doute une réminiscence de son éducation catholique, tandis que Mulder se contente de mettre au jour la supercherie du révérend Findley.

Rien ne laisse croire encore que Scully va jouer dans cette histoire un rôle particulier. Toutefois, quand elle entend dire que Kryder croyait que son gamin était l’Élu de Dieu, son visage devient soucieux. Elle s’approche de Kevin et, elle qui n’a jamais été tellement portée vers les enfants, commence à s’intéresser à lui. De son côté, Mulder adopte une explication psychologique raisonnable: le gamin s’est coupé lui-même, il s’ennuie de son père et cherche à le disculper.

Un peu plus tard, voilà Scully écoutant en direct les divagations de Kryder père sur la lutte du bien et du mal. «La vérité est au centre du cercle». Scully «saura», d’affirmer l’homme. Pourquoi elle? Déjà, son trouble trahit le fait que les paroles de cet illuminé ont touché une corde sensible. Scully semble en voie d’atténuer son dogmatisme scientifique habituel pour accepter la possibilité d’une intervention surnaturelle, tandis que Mulder repousse a priori l’élément irrationnel, se rabattant jusqu’à preuve du contraire sur une explication matérialiste et logiquement plausible. Mine de rien, on s’aperçoit que les rôles ont été inversés. Ainsi, dès qu’elle porte les yeux sur le portrait d’Owen Jarvis, le ravisseur de Kevin, Scully déclare que ce n’est pas lui l’assassin, car son «mode opératoire» ne correspond pas. On croirait entendre l’intuitif M. Mulder.

En chaussant les souliers de son partenaire, Scully prend aussi le devant de la scène. Non seulement est ce son interprétation des événements qui prévaudra — chose extrêmement rare en soi —, mais elle devient elle-même un personnage moteur de l’histoire. Un phénomène un peu similaire s’était déjà produit dans Beyond the Sea, au début de la série. Scully s’était sentie personnellement concernée par les «visions» du condamné à mort Luther Lee Boggs et elle avait momentanément laissé des repères d’ordre surnaturel guider sa conduite. Au même moment, comme dans Revelations, Mulder affichait une fermeture d’esprit totale envers les croyances de sa partenaire. L’inversion des rôles dans les deux épisodes semble également conférer à Scully une sorte de flair spontané, un don de perspicacité sortant de l’ordinaire et habituellement réservé aux prérogatives du personnage de Mulder. L’identification du symbole de recyclage dans Revelations, à partir de la phrase sibylline «La vérité est au centre du cercle» relève presque d’un pouvoir de voyance comme en aura Frank Black dans Millennium. Mais elle fait aussi penser aux interprétations intuitives qu’effectue Scully de certains des symboles (la chute, l’ange...) fournis par Boggs dans Beyond the Sea. Cet épisode de la première saison n’avait pas de connotations strictement religieuses, mais il jouait avec des thèmes voisins comme la rédemption (celle de Boggs) et les relations avec les morts et l’au-delà (notamment le père de Scully), sans parler du recours à certains archétypes religieux (l’ange, la croix blanche...).

Revelations ne se contente pas d’éprouver la sensibilité de Scully à l’égard du surnaturel. Il s’adresse directement à ses convictions spirituelles les plus profondes. Quand un Owen Jarvis prisonnier et attaché se tourne vers elle pour lui dire «Vous me croyez, vous, n’est-ce pas?», il fait appel à des aspects de sa personnalité dont on ne soupçonnait guère l’existence. La foi de Scully n’a pas eu l’occasion de se manifester encore dans la série, même dans Miracle Man, le seul autre épisode spécifiquement religieux qu’ait montré la série. En temps normal, Scully est croyante, mais guère plus. Elle a longtemps cessé d’aller à l’église jusqu’à ce qu’elle s’occupe de cette affaire et n’y retournera pas souvent (à notre connaissance) par la suite. Jusqu’ici, la croix qu’elle porte autour cou, celle que Mulder a ramassée dans le coffre de voiture de Duane Barry quand elle a été enlevée, n’a jamais paru représenter pour elle autre chose qu’un porte-bonheur. C’est sa mère qui la lui a offerte pour son quinzième anniversaire, a-t-on appris dans Ascension, mais rien n’indiquait clairement que cet objet pouvait avoir une valeur spirituelle quelconque pour elle. Toutefois, on se souvient que Scully l’a récupérée lorsqu’elle est sortie du coma (One Breath). N’a-t-elle pas souhaité alors en faire cadeau à la mystérieuse infirmière Owens, un geste dont la signification reste ambiguë dans la mesure où cette Owens pourrait bien avoir été elle-même un ange? Et rappelons-nous que, pour Mulder, la croix de Scully a pu jouer un rôle protecteur, alors qu’il flirtait avec les puissances infernales, durant son aventure chez les vampires (3).

Dans Revelations, il se confirme nettement que la petite croix n’est pas seulement un ornement sentimental. Elle symbolise ce que la très scientifique et rationnelle Scully recèle au fond d’elle-même d’irrationnel et de spirituel. Une croyante se terre quelque part en elle, prête à se manifester et à répondre à l’appel si les circonstances le justifient. C’est là un trait de personnalité qui ne s’exprime pas souvent (heureusement), mais qui existe bel et bien. Désormais, nous savons que Scully pourra nous surprendre à point nommé avec des déclarations comme: «Je pense que de temps à autre, Dieu se manifeste à nous.» Ceci rend fatalement vulnérable l’arsenal de scepticisme systématique et de froide logique dont Scully a l’habitude de s’entourer. Dans Revelations, c’est sur cette vulnérabilité que mise Owen Jarvis (et le scénariste de l’histoire) pour la faire sortir de son ornière habituelle et la rendre sensible à l’appel divin. Et lorsque le petit Kevin apeuré et saignant se tournera vers elle pour lui demander d’une voix tremblante si c’est elle qui a été envoyée pour veiller sur lui, elle sera prête à craquer.

Mais la véritable conversion se fait avec l’autopsie d’Owen Jarvis. Scully remarque non sans surprise que la peau du cadavre reste tiède et ne change pas de couleur, qu’il n’y a pas de rigidité dans les muscles et qu’une odeur florale se dégage du corps. Mort, Owen Jarvis exhibe toutes les marques de la sainteté. Au lieu de se servir de ses livres de médecine, c’est à son catéchisme que se réfère Scully pour expliquer que le corps de cet homme ne suit pas le processus normal de décomposition. Et plus tard, l’exemple de Saint Ignace lui reviendra en tête quand il faudra rendre compte du pouvoir de dédoublement de Kevin. Si on ajoute le coup des douze stigmatisés en début d’épisode, on constate que Scully connaît aussi bien ses classiques religieux que ses livres de science.

Elle ne gobe pas encore tout, mais s’offusque de voir son partenaire se fermer à la possibilité d’un authentique miracle. L’insensibilité presque caricaturale dont fait preuve Mulder contraste fortement avec ses émois à elle. Non seulement son partenaire se montre-t-il bêtement imperméable au phénomène religieux, mais il n’arrête pas de s’en moquer et de se moquer d’elle par le fait même («Tu crois que celui-là, c’est Saint Owen?»). Ne va-t-il pas jusqu’à lui reprocher d’occulter son jugement par la foi? La religion, très peu pour lui. Il a déjà la sienne, merci.

Après l’accident où Kevin perd sa mère, Scully s’engage à veiller sur lui. Elle le prend avec elle pour le protéger jusqu’à ce que Gates soit arrêté. Et quand elle lui sauve la vie dans l’usine de recyclage, le gamin confirme qu’il savait qu’elle viendrait à son secours. Cette fois, c’est confirmé: Scully a bel et bien été désignée pour protéger l’Élu.

À la fin de l’épisode, Kevin disparaît du décor. On ne sait s’il deviendra prophète ou rock star, ni s’il sera crucifié pour de vrai un jour ou s’il prendra la tête des armées du bien contre celles du mal. Il sort de l’histoire et perd donc tout intérêt. Scully elle-même cesse complètement de s’en préoccuper. Les prochains scénarios lui procureront bien d’autres chats à fouetter (voir Teso dos Bichos!). Cela dit, la religiosité de Scully fait partie de sa personnalité désormais. Carter et les siens ne laissent planer aucun doute, en envoyant la belle se confier à un prêtre dans un confessionnal en fin d’épisode. On s’inquiète: après l’expérience qu’elle vient de vivre, Dana songerait-elle à se faire carmélite?

Bien sûr que non. Mais les questions qu’elle pose confusément au prêtre laissent croire que c’est autre chose qu’elle a découvert au cours de cette histoire: la subjectivité des perceptions. Jamais Scully n’a autant douté de ses convictions profondes sur le bien-fondé d’un monde réaliste et rationnel, parce que jamais encore elle n’a été confrontée aussi fortement à cette part d’irrationnel qui mijote en elle. La fermeture d’esprit dont Mulder l’afflige durant l’épisode lui reflète celle qu’elle manifeste devant ses lubies à lui. Pour la première fois, dirait-on, elle envisage que la réalité puisse être subjective: si Mulder n’a pas vu les mêmes choses qu’elle, peut-être ne voit-elle pas non plus les mêmes choses que lui. Elle lui reproche de prendre des risques insensés pour une lumière dans le ciel, alors qu’il refuse complètement la possibilité d’un miracle. Mais l’inverse est aussi vrai.

À chacun son paranormal.

Juillet 2008