Dans le sillage de Paper Clip

Fébrile, intrigant, surchargé, choquant, imprévisible, fantasque, mais avant tout captivant... Les épithètes ne manquent pas pour décrire le diptyque Nisei/731, indéniablement l'un des sommets de la série. Par la position qu’ils occupent dans la mythologie, ces deux épisodes servent un peu de prolongement à la trilogie Anasazi, dont ils consolident en quelque sorte les révélations mythologiques. Nous apprendrons plus tard qu'ils représentent aussi le prélude d’un autre diptyque passionnant, Piper Maru/Apocrypha. Mais ce qu'on retiendra surtout de Nisei/731, c'est son effervescence qui, en dépit d’une construction chaotique, procure au spectateur une expérience irrésistible.

La genèse du diptyque en dit long sur sa nature. À l’origine, ce nouveau chapitre de la mythologie était destiné à tenir en un seul épisode. L’auteur, Frank Spotnitz, l'un des proches collaborateurs de Chris Carter, avait déjà signé deux moments marquants de la deuxième saison, End Game et Our Town. Amateur de films de trains, il rêvait depuis longtemps d’écrire une histoire dans laquelle Mulder se démènerait à bord d’un de ces véhicules. La lecture d’un article du New York Times portant sur les atrocités commises par des scientifiques japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale allait lui en fournir le prétexte.

Moins connus que leurs sinistres homologues nazis, les savants de l’unité 731 avaient pour spécialité de tester la résistance humaine en soumettant des prisonniers de guerre et de malheureux civils à des conditions extrêmes: tortures de toutes sortes, maladies, exposition au froid, vivisection sans anesthésie... Plusieurs de ces «chercheurs» ont été graciés eux aussi après la guerre, en échange d’informations et d’une coopération scientifique avec les Américains, et ce, malgré le fait qu’ils avaient planifié une attaque bactériologique contre la côte ouest américaine (attaque qui se serait produite si les États-Unis n’avaient pas largué leurs bombes nucléaires peu de temps avant la date prévue). Spotnitz a vu dans cette histoire l'occasion d'apporter sa propre contribution à quelques-uns des développements récents de la mythologie des X-Files. L'idée de départ n’était peut-être pas très originale, mais elle avait l’avantage de s’accrocher sans mal aux volets précédents, en offrant une variante de ce qui avait été dit dans Paper Clip à propos de savants allemands comme Viktor Klemper. Si d’ex-nazis s'étaient déjà livrés impunément à des opérations d'hybridation en sol américain, pourquoi pas des Japonais? Et si les survivants de l’unité 731 avaient choisi d’installer leurs laboratoires dans des wagons de chemin de fer, qui pourrait le leur reprocher? Klemper et ses consorts n’avaient-ils pas établi un précédent en enterrant les produits de leurs abominables expériences dans un wagon frigorifique en plein désert? C’est ainsi qu’en ancrant son histoire sur cette filière japonaise, Spotnitz a pu élaborer une séquence d’événements qui allaient, comme il le souhait, conduire Mulder à monter à bord d’un train.

Tout allait bien jusqu’à ce que, quelques semaines avant le début du tournage, Carter et les siens s’aperçoivent que le projet de Spotnitz était devenu beaucoup trop ambitieux, l’enchaînement du récit débordant largement des 45 minutes d'un épisode. Face à un problème pareil, on aurait sans doute pu tenter de resserrer l’intrigue, ou encore laisser à l’équipe de postproduction la délicate mission de sabrer au montage (comme on l’avait fait pour Clyde Bruckman’s Final Repose). Mais il existait une meilleure solution. Sur décision pontificale de Carter lui-même, non seulement le tournage fut-il retardé — ce qui nous a valu à la place le pittoresque The Walk, monté à toute vapeur —, mais on s'attela à redéployer l’histoire sur deux volets pour former un diptyque. Spotnitz avait déjà dans ses cartons plus de matière qu’il n’en fallait pour un seul épisode, mais pas encore assez pour en remplir deux. Il fallut donc s’empresser de rajouter des scènes non prévues à l'origine, en «travaillant à reculons» comme dira Spotnitz, c’est-à-dire en partant de la finale de 731 et en remontant dans le temps jusqu’au prologue du nouvel épisode, intitulé Nisei (nom donné aux Japonais de deuxième génération émigrés aux États-Unis). Cet exercice de rédaction frisant le remplissage requit la collaboration de pas moins de trois scénaristes. Mais c’est à ce travail d’équipe qu’on doit l’introduction de certains des éléments les plus frappants du diptyque, comme la cassette vidéo de l'autopsie — insérée au début de Nisei, mais porteuse d'indices dont les agents se serviront jusqu'à la fin de 731 —, ou encore le cercle d'entraide de femmes victimes d'enlèvements par des extraterrestres. Celui-ci affectera fortement le développement du personnage de Scully pendant au moins deux saisons.

Loin de simplifier le scénario ou d’en renforcer la cohésion, cette façon de besogner à plusieurs auteurs en mode improvisation ne pouvait que favoriser l’accumulation forcée de péripéties plus ou moins bien intégrées entre elles. De la cassette vidéo aux allées et venues du Talapus en passant par le diplomate japonais qui s’enfuit des lieux du crime à Allentown, des informations sybillines du sénateur Matheson jusqu’aux interventions inattendues de Mr X — sorti lui aussi providentiellement des boules à mites —, des dames du MUFON à la léproserie du Dr Zama/Ishimaru, de la puce électronique que Scully se décide enfin à faire analyser jusqu’au wagon de train recelant la mystérieuse créature, on prend un malin plaisir à étourdir le spectateur en le bombardant de rebondissements inattendus. L’abondance du matériel oblige à séparer très tôt nos deux agents et à les envoyer chacun de son côté suivre des pistes différentes, confusément reliées l’une à l’autre. Dans Nisei surtout, l'action avance par sauts brusques, en changeant constamment de directions. Les transitions sont minimales et souvent gratuites, mais la plupart du temps, le spectateur n’y voit que du feu, occupé qu’il est à essayer de suivre le fil.

Bref, on est en pleine mythologie. Des apparitions fugaces de Skinner, des Lone Gunmen (transformés en experts de la photographie et de la télédétection), et même de l'Homme à la cigarette dans la dernière seconde, nous le rappellent. Carter adresse aussi des clins d'œil caractéristiques aux fans: le code d'entrée du wagon est le 1111471, le même numéro que celui de l'insigne de Mulder dans F. Emasculata et qui reviendra sur une plaque d'immatriculation dans Piper Maru. Plus sérieusement, il rappelle aussi au devoir deux «informateurs» de Mulder. Comme Mr X, le sénateur Matheson (Little Green Men) manipule son protégé. On ne sait pas très bien quel jeu il joue, ni quels sont ses buts. Il demeurera toujours nébuleux, ce qui le rend très pratique comme personnage. Dans Nisei, on lui doit de relancer l’action après l’impasse où ont conduit les deux premiers tiers de l’épisode. C’est lui qui sort de son chapeau les médecins japonais et le matricule du wagon autour duquel vont se produire tous les événements qui suivront.

Quand Matheson retourne dans l’ombre, c’est Mr X qui nous fait la surprise de monter sur scène pour y faire son numéro. Ce personnage déjà à demi oublié trouve dans le diptyque l’occasion de redorer un blason plusieurs fois terni auparavant. Et il le fait avec d’autant plus de force que le directeur adjoint Skinner, celui qu’on avait pu prendre pour le grand allié des héros à la fin de la trilogie Anasazi, s’effondre lamentablement. L'homme a régressé vers son louvoiement d’antan. Il ne veut pas se mêler de l’affaire et abandonne Mulder à son sort. Pire, il le conspue. En version française, sa remarque («Dès que vous mettez les pieds quelque part, j’en ai vent dans mon bureau, et je puis vous assurer que ça ne sent pas très bon.») est plus générale que ce qu’il dit réellement en version originale («Whatever you stepped in on this case is being tracked into my office, and I don’t like the smell.»), mais l’idée est là: Skinner commence à en avoir plus que ras-le-bol de son agent. Il est manifestement inquiet. Lui qui triomphait à la fin de Paper Clip, que lui est-il arrivé entre-temps?

L’inexplicable revirement de Skinner n’est pas la seule incohérence du diptyque. Ce sont parfois des détails qui agacent: par exemple, s'il faut un code pour entrer et sortir du wagon, comment les militaires sont-ils parvenus à s’introduire dans la salle d’autopsie du prologue? Mais d’autres fois, il s’agit de scènes majeures qui se trouvent insérées de force, sans logique aucune, dans la trame du scénario. Par exemple, personne ne se demande pourquoi une bombe qui est sensée empêcher quiconque de s’approcher de la créature prend deux heures à sauter? Et qui a appris aux conspirateurs que Scully se rendait au centre de recherche de Perkey, en pleine nuit, alors que les escadrons de la mort venaient tout juste de nettoyer les lieux? Et pourtant, non seulement les soldats reviennent-ils sur les lieux pour coincer Scully (et accessoirement terminer leur besogne précédente), mais ils prennent la peine d’emmener avec eux un des plus «gros» canons de la conspiration et de planifier toute une mise en scène pour tromper la jeune femme.

Et que penser de l’avertissement hautement dramatique de Mr X à la fin de Nisei? La scène a pour effet d'accroître le niveau de suspense entre les deux volets du diptyque, mais sur le plan narratif, elle ne repose sur rien. Absent pendant toute la trilogie Anasazi, l’informateur surgit tout à coup de l’ombre dans laquelle il s’était confiné depuis Soft Light, soi-disant parce qu'il faut sauver d’urgence Mulder en l'empêchant de monter dans le train. Certes, notre héros n’obéit pas aux objurgations confuses de sa partenaire, ce qui permet de faire avancer l’action. Mais Mulder n’en demeure pas moins en danger une fois qu’il a sauté à bord. Logiquement, il est encore plus menacé. Que font alors Mr X et Scully? Tentent-ils autre chose? Scully, qui semble avoir pris au sérieux les avertissements de l’informateur, devrait courir au secours de son collègue, comme elle l’a déjà fait plusieurs fois auparavant. Et Mr X devrait l’y encourager, car le péril qu’il souhaitait prévenir n’a fait que s’accroître. Or au début de 731, tous deux paraissent avoir oublié qu’il y avait urgence. Mr X fait dériver l’attention de Scully sur son implant et lui recommande d’y accorder toute son attention. Lui qui était sorti de son terrier tout exprès pour sauver Mulder, il s’emploie maintenant à convaincre la seule personne qui pourrait le faire de s’occuper d’autre chose.

Certes, Mr X se rachète de façon spectaculaire à la fin de 731, puisqu’il sauve la vie du héros. Mais là encore, rien n’est dit sur la raison pour laquelle il se pointe là au bon moment (son hésitation devant la cellule de l’hybride peut laisser croire qu’il ne porte secours à Mulder que par second choix), ni sur la façon dont il s’y est pris pour retrouver le wagon. En fait, on ignore totalement si c’est le Syndicat qui l’a dépêché sur les lieux, ou s’il n’a fait que doubler les conspirateurs pour lesquels il travaille en temps normal. Quant à la manœuvre de Scully pour l’appeler au secours, lorsqu’elle scotche un grand X sur la fenêtre de Mulder, personne ne va croire qu’un geste pareil, à quelque dix minutes de l’explosion, aura suffi à parachuter Mr X en pleine campagne de l’Iowa... si tant est qu’il soit d’abord passé par hasard dans la rue où habite Mulder et ait aperçu le signal dans la fenêtre!

 

Images-chocs et images choquantes

Sur le plan de la réalisation, le diptyque s'inscrit dans une tradition déjà implantée dès la première saison, celle d’entraîner les épisodes de la mythologie vers la formule du film d’action. Le nouveau diptyque comporte peut-être la plus grande densité au mètre carré de cascades et d'acrobaties qu'on ait vu jusqu’ici dans la série. Mulder en héros d'action va encore plus loin qu'il ne l'avait fait dans les épisodes précédents, et laisse entrevoir les prouesses physiques dont il fera preuve dans le film Fight the Future quelques années plus tard.

Pour ce type de superproduction télévisuelle, Carter s’en remet d’habitude à de gros canons comme Rob Bowman. Sa décision de recourir au format diptyque l’oblige cependant à placer un réalisateur différent aux commandes de chacun des deux volets. Bowman ayant été conscrit pour 731, c’est à David Nutter que Carter fait appel pour Nisei. Celui-ci racontera plus tard s’être senti nerveux d’accepter une telle offre. Comme vétéran de la série, Nutter avait souvent eu l’occasion de démontrer sa polyvalence et son efficacité, mais il n’avait jamais encore réalisé d’épisode mythologique auparavant. La perspective de travailler en mode cinéma et, surtout, de préparer le terrain à Bowman qu’il admirait beaucoup, lui faisait craindre de ne pas être à la hauteur. Nutter n’aura pas à rougir du résultat. On peut convenir que chacun des deux réalisateurs possède son style particulier. Nutter dit adopter une attitude plus en retrait par rapport à ce qu'il tourne, préférant rester à la fois plus neutre et plus réaliste aux yeux du spectateur. Bowman serait au contraire plus engagé, plus «subjectif» dans ses choix. C’est ainsi que 731 paraît aussi globalement plus sombre, plus «nocturne», plus sophistiqué aussi que Nisei sur le plan de la composition des images, mais il s’agit là de nuances. La continuité visuelle entre les deux volets — contrairement, par exemple, à celle du diptyque Duane Barry/Ascension — ne pose aucun problème et s’effectue même avec une certaine fluidité, ce qui confère au diptyque une homogénéité de réalisation qui compense en bonne partie les méandres capricieux du scénario.

Bowman lui-même considère 731 comme un de ses épisodes préférés de la série. C’est sans doute aussi un de ceux qui lui ont donné le plus de fils à retordre. Une grande partie de l’histoire se déroule dans un environnement confiné, celui d’un wagon de train, et consiste en un affrontement de longue durée entre deux personnages, entrecoupé de dialogues et de confrontations physiques. Le défi consiste à soutenir la tension, et même à la faire croître pendant toute la scène, en évitant autant que possible les longueurs et les répétitions. D’où une diversité d’angles de tournage relevant de la virtuosité cinématographique et une alternance habile de moments statiques, à saveur plus théâtrale, et de moments plus dynamiques (combats et autres). On ne sait si Bowman éprouvait autant de nervosité que Nutter, mais la petite histoire raconte qu’en cours de production il a causé la destruction accidentelle de deux caméras!

Le décor lui-même était très complexe, l’intérieur du train et de chacun des wagons ayant dû être construit entièrement en studio, puis monté sur coussins d’air pour donner l’impression de mouvement. Pour le feu d'artifice final, on a fait sauter un authentique wagon bourré d’explosifs. Cent vingt litres d’essence ont pris feu lors de cette déflagration, tournée en même temps par sept caméras postées à des endroits différents. Cette scène du sauvetage final donne lieu à une des images d’Épinal les plus célèbres de toute la série. À l’avant-plan, le sinistre Mr X transportant non sans peine le corps inanimé de Mulder, tandis que jaillissent les flammes de l’enfer derrière lui. Bien entendu, aucun des deux hommes ne se trouvait réellement sur les lieux à ce moment-là. Leurs silhouettes, tournées sur fond bleu, ont été superposées à l’explosion en postproduction.

Pour Nutter également, certaines séquences se sont révélées très complexes à tourner. À la fin de Nisei, lorsque Mulder saute sur le toit d’un train en marche, un système de grue fait déplacer les angles de vue de manière à suggérer que l’engin roule à haute vitesse, alors qu’il ne dépassait pas les 15 km/h. Duchovny aurait souhaité réaliser la cascade lui-même, mais on ne l’a pas autorisé. C’est d’abord sa doublure qui saute, puis on voit Mulder atterrir sur le toit. En fait, le comédien est déjà accroupi sur ce toit, retenu par un harnais et un câble de sécurité (qu’on effacera en postproduction), et il ne fait que se relever. Ces quelques secondes d’action, prétend le producteur R.W. Goodwin, ont demandé six semaines de travail!

Une des scènes les plus fortes (et les plus troublantes) du diptyque est le massacre à la mitraillette des créatures hybrides par un escadron de la mort. Sur le plan visuel, on s’est inspiré de l’effroyable iconographie des SS et de leurs successeurs: aligner leurs victimes devant une fosse commune et les abattre de telle façon qu’elles vont basculer dans le charnier. Donner le coup de grâce aux survivants reste naturellement facultatif… Le contexte du scénario — la dénonciation de l’impunité de criminels nazis et japonais rapatriés aux États-Unis après la guerre — justifiait sans doute l’inclusion de ce genre d’atrocités. En 1995, de telles images risquaient néanmoins de paraître trop audacieuses ou choquantes pour être présentées à la télévision. Bowman a pris soin de les filmer d’assez loin. Le fait que les victimes rassemblées n’étaient soi-disant pas tout à fait humaines aidait peut-être aussi inconsciemment le spectateur à les tolérer. Il n’en reste pas moins qu’on apprend assez vite que l’escadron de la mort n’appartient ni aux SS ni aux Japonais, mais relève très probablement d’une agence occulte du gouvernement des États-Unis, ce qui a dû faire tiquer plus d’un contribuable américain. En fait, même si on accepte les raisons que l’Homme corpulent fournit à Scully sur l’élimination des cobayes de Zama, rien ne justifie un mode d’extermination aussi barbare. Et cela, Scully aurait dû au moins en faire la remarque.

Sur le plan technique, c’est Toby Landala qui a pris en charge l'organisation du charnier de 731. En quatre ou cinq jours, il lui a fallu produire 25 têtes et paires de mains d’hybrides pour habiller les figurants (des enfants) destinés au massacre. Landala avait aussi «préparé» le fond de la fosse en y étalant 25 autres mannequins. Lorsqu’ils tombent sous les balles de leurs tueurs, les figurants s’empilent sur ces cadavres, si bien qu’au moment où la caméra balaye la fosse, c’est une cinquantaine de corps d’hybrides que l’on peut apercevoir.

Pour la petite histoire, un garçon de dix ans a tenu le «rôle» de l'extraterrestre autopsié — eh oui, c’est un enfant que Zama et les siens découpent au début de Nisei! — tandis que sa soeur jumelle jouait celui de la créature véhiculée dans le wagon. Tous deux ont évidemment été soigneusement maquillés par Landala. Bon travail. Mais on trouvera moins réussis, parce que trop excessifs pour paraître naturels, les masques d’horreur créés pour les lépreux dans 731.

La distribution du diptyque n’est pas aussi fabuleuse que celle de la trilogie Anasazi, laquelle mettait en vedette des figures aussi inoubliables que celle d’Albert Hosteen. Le personnage de Zama ou Ishimaru aurait pu acquérir un peu de relief si on lui avait donné la même chance que Victor Klemper dans la trilogie précédente. Mais ses apparitions dans les deux épisodes ne permettent guère au comédien (Robert Ito) de se démarquer de la pléthore de figurants asiatiques recrutés sur le plateau. En revanche, Stephen McHattie (l’Homme aux cheveux roux) a toutes les occasions de faire valoir son authentique talent de comédien. L’homme est inquiétant et froid, comme il sied à un tueur professionnel, mais il parvient à rester nuancé dans ses réactions et à faire preuve d’une dose raisonnable d’ambiguïté. C’était une responsabilité majeure que de tenir ce rôle avec force et conviction, pour que fonctionne de façon crédible le long duel avec Mulder. Sans mériter peut-être une nomination aux Emmys, McHattie s’acquitte de sa tâche avec brio (et sa façon de rectifier le nœud de sa cravate après un combat vaut le détour!).

Alors en début de carrière, Brendan Beiser inaugure une série de neuf apparitions dans la série comme le jeune agent Pendrell, un personnage dont le principal intérêt sera de soupirer secrètement pour les beaux yeux de Scully. Le très équivoque sénateur Matheson de Raymond J. Barry a droit dans Nisei à un bref tour de pister pour montrer qu’il n’a rien perdu de sa suffisance. Chez les dames du MUFON, on signalera surtout l’excellente Gillian Barber (Penny Northern), qui avait déjà été vue dans Ghost in the Machine et surtout dans Red Museum — d’où sans doute ce clin d’œil aux fans («She is one») quand elle reconnaît Scully. Son personnage reviendra hanter le destin de Scully dans Memento Mori. L’acteur canadien Colin Cunningham est méconnaissable dans la peau ravagée du lépreux Escalante. Il aura deux autres apparitions dans The X-Files, mais les années suivantes le verront s’illustrer dans quantité d’autres séries télévisées où il tiendra des rôles réguliers (Da Vinci’s Inquest, Stargate SG-1).

Dans Nisei comme dans 731, apparaissent aussi quelques visages bien connus de la série, notamment Paul McLean (l’officier des garde-côtes), qui avait joué dans Shapes et dans Anasazi (l’agent Kautz, expert en balistique, un rôle qu’il reprendra dans Zero Sum), et Michael Puttonen (le contrôleur), qui a été vu dans Deep Throat et Sleepless, et qui reviendra dans Elegy ainsi que dans trois épisodes de Millennium.

Côté musical, Mark Snow sort tout son arsenal sonore dès le prologue de Nisei, composant une chaîne extrêmement variée de moments musicaux d'humeurs contrastantes, qui vont des joyeuses ritournelles au piano qui accompagnent le passage du train jusqu’aux martèlements funèbres qui scandent l’arrivée des commandos sur les lieux du massacre. Il expérimente aussi de nouvelles sonorités synthétiques, proches du bruitage, comme cette étrange pulsation qui se fait entendre lorsque les agents explorent la maison du vidéaste d’Allentown. Le prologue de 731 nous vaut un festival de clusters que Snow nous sort habituellement pour les grandes occasions, lorsqu’il se pointent des extraterrestres ou des phénomènes à haute teneur paranormale. Le compositeur se fait généreusement sentimental lors de la découverte du charnier par Scully. Mais il sait aussi rehausser la tension nerveuse tout au long de la longue séquence du wagon, dans la dernière moitié de l’épisode, en ponctuant les moments forts d’accords de puissance sismique.

 

La mythologie en voie d’élucidation?

Par bien des aspects, le diptyque Nisei/731 fait l'effort méritoire de récapituler une bonne partie des mystères exposés précédemment dans la mythologie; il tente même de les relier ensemble pour qu’ils aient au moins l’air de former un tout. On revient, par exemple, sur le thème des enlèvements et des expériences effectuées sur des cobayes humains, sur la fonction des implants, sur la récupération des technologies et du matériel extraterrestres aux fins militaires, sur le rôle des hybrides, sur la dimension internationale de la conspiration. Le diptyque introduit aussi quelques variantes mineures, mais globalement, il présente l’avantage de consolider les acquis plutôt que de tout remettre en question.

On savait déjà que des scientifiques à la solde du gouvernement américain se livraient en secret à des expériences interdites. La trilogie précédente (Anasazi) nous avait appris que des scientifiques nazis ayant reçu l'absolution avaient mené puis abandonné certaines expériences d'hybridation, sans doute parce que les spécimens produits n'avaient pas une apparence humaine (contrairement à la nouvelle piste de recherche proposée dans The Erlenmeyer Flask, où des hybrides d'apparence humaine avaient le sang vert). Après avoir dissimulé les traces de leurs fautes en les enterrant dans des wagons, les conspirateurs cherchaient maintenant à les faire disparaître complètement. Ces expériences avaient-elles vraiment cessé? Sur ce point, le spectateur pouvait avoir ses doutes. La présence de créatures dans le fond de la mine en Virginie (Paper Clip) lui faisait soupçonner qu'il y avait tout au moins des survivants.

Le diptyque Nisei/731 montre maintenant que ces expériences se sont poursuivies. Après la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement américain a secrètement amnistié des médecins japonais pour profiter de leurs connaissances comme il l'a fait pour les nazis de l'opération Presse-papier. Parmi eux se trouvait le Dr Takeo Ishimaru dont l'identité a été modifiée: officiellement mort en 1965, il a poursuivi ses travaux aux États-Unis sous le nom de Shiro Zama. Ses recherches étaient menées dans des wagons clandestins reconvertis en salles d'opération médicales. Il travaillait de concert avec une équipe composée vraisemblablement de transfuges comme lui. Par contre, il est clair que cette équipe était aussi encadrée par un personnel fourni non pas par le gouvernement américain, mais par l'ambassade japonaise.

Le but des travaux consistait à produire un hybride humain/extraterrestre capable de résister aux radiations d'une explosion nucléaire. Le matériel génétique, autant humain qu'extraterrestre, était fourni par le gouvernement américain. Celui-ci menait depuis des années une opération de fichage génétique des citoyens américains, comme la trilogie précédente nous l'avait montré. Nisei/731 semble indiquer que les enlèvements visaient surtout les femmes, même si les hommes n’étaient pas à l'abri. Ces cobayes féminins étaient menés dans les wagons clandestins où les médecins japonais leur implantaient une puce électronique dans la nuque. Scully découvrira au cours de l'enquête qu'elle a fait partie du lot.

Quant au matériel génétique extraterrestre, il provenait d'un autre type d'opération. Le gouvernement américain se chargeait de récupérer le corps de pilotes Gris qui s’étaient écrasés sur son territoire. C'est dans cette optique que le Talapus a pris le large supposément pour retrouver l'épave d'un sous-marin japonais. En réalité, il a sorti des flots un vaisseau spatial coulé et le corps de son pilote extraterrestre. (Le diptyque Piper Maru/Apocrypha nous apprendra que ce vaisseau a été abattu pendant la Deuxième Guerre mondiale et qu'il ne contenait bien autre chose qu'un Gris.) Le vaisseau extraterrestre a été caché dans un hangar à Newport News en Virginie, où une équipe secrète s'affairait à l'étudier. Ce qui est arrivé à son pilote Gris est moins clair. Mulder spécule que le Gris est tombé entre les mains de Zama.

Or voilà, Zama et son équipe jouent double jeu. Cette espèce d'hybride résistant aux radiations qu'ils finissent par produire, ils n'ont nullement l'intention de le refiler à leurs nouveaux employeurs américains, car ils sont restés fidèles à leur mère patrie. Cette course scientifique a comme but la suprématie militaire. Qu’y a-t-il de plus important que l’arme nucléaire ou bactériologique? Une armée immunisée contre ces armes! Malheureusement pour Zama, les Américains ont tôt fait de se rendre compte qu'on les a double et ils amorcent une opération de nettoyage.

Ils finiront par supprimer les sujets enfermés dans une ancienne léproserie où Zama effectuait des expériences d'irradiation. Scully découvrira une fosse contenant des centaines de sujets lâchement abattus par un escadron de la mort. Mais auparavant, un escadron interviendra dans un wagon clandestin alors que les médecins japonais procédaient à l'autopsie d'un Gris. Petit problème, cette autopsie de même que l'irruption des soldats sont filmées par une caméra installée dans le wagon et retransmise par satellite. Un dénommé Steven Zinnzser saura intercepter les images en question. Il en fait une série de cassettes vidéo qu'il tente d'écouler par le biais de petites annonces dans un magazine spécialisé, on le présume, en ufologie (Zinnzser en membre du MUFON). C'est ainsi que Mulder met la main sur une copie. Son enquête commence donc deux semaines après la tuerie initiale (mais avant le massacre de la léproserie).

Le diptyque Nisei/731 renforce l'idée que le Projet des conspirateurs est en fait une nébuleuse d'entreprises scientifiques menées illégalement, et qui partagent des points communs, notamment le prélèvement sur des cadavres extraterrestres d'échantillons de tissus, d'ADN et de sang vert. Les scientifiques utilisent ensuite ce matériel pour se livrer à des expériences sur des sujets humains. Telle serait donc la raison d’être des enlèvements de personnes comme Billy Miles (Pilot), Max Fenig (Fallen Angel), Duane Barry, Dana Scully ou les dames du MUFON. Quant aux implants, il s’agit d’une technologie extrêmement avancée, possiblement d’inspiration extraterrestre, mais de fabrication humaine. Ils permettent aux ravisseurs de suivre les déplacements de leurs cobayes, de les rappeler en cas de besoin et, comme le laisse entendre 731, d'enregistrer leurs pensées.

Dans l’état provisoire où nous mène le diptyque Nisei/731, la mythologie se tient assez bien autour d’une lutte internationale entre conspirations rivales pour atteindre la suprématie militaire à partir de matériel ou de technologies extraterrestres. Les gouvernements ont une bonne raison de cacher à leurs commettants l’existence des visiteurs de l’espace et de confier l’éradication complète de leur passage à des services militaires spécialisés. On nage en pleine logique de guerre froide ici, chacun voulant protéger farouchement ses avances et ses sources. Les scrupules éthiques n’ont pas leur place dans cette logique.

 

Un nouvel écho de Roswell

La version de la mythologie qui paraît s’enraciner à l’époque de Nisei/731 accentue encore davantage l’influence «roswellienne», décelable depuis les débuts. Au milieu des années 1990, la fameuse affaire Roswell apparaît encore de façon régulière dans l’actualité aux États-Unis, avec les mises au point officielles de l’armée américaine, la destruction mystérieuse de certains dossiers et l’apparition télévisée de reconstitutions plus ou moins tendancieuses des événements. Mais l’événement le plus spectaculaire de l’époque reste sans doute l’apparition d’une vidéo de l’autopsie d’une créature extraterrestre. Cette soi-disant créature est présentée par le producteur britannique Ray Santilli comme étant une victime du crash de Roswell. Diffusée maintes fois à la télévision, avec commentaires de Jonathan Frakes (Star Trek: The Next Generation), cette vidéo a connu un énorme succès, malgré le scepticisme général. Les réactions les plus négatives venaient parfois de «croyants» qui y voyaient un autre exemple de manipulation médiatique et de désinformation gouvernementales. Il faut dire que la piètre qualité des trucages et plusieurs détails suspects avaient vite fait de trahir la supercherie.

Quoi qu’il en soit, cette vidéo sensationnaliste faisait désormais partie du dossier Roswell et ne pouvait, par conséquent, rester ignorée des concepteurs de la série The X-Files. L’idée d’introduire une «vraie» cassette vidéo dans le scénario de Nisei/731, tout en dénonçant habilement la «fausse», n’est survenue que tardivement dans la conception des épisodes. Pareille initiative n’était pas propice à clarifier les relations hautement ambiguës que la série entretenait avec les milieux de l’ufologie. D’ailleurs, le lendemain de la première diffusion de Nisei, le réseau Fox reprogrammait la fameuse vidéo sur ses ondes (non sans en avoir fait la publicité durant la diffusion de l'épisode). L’autopsie de la créature extraterrestre au début de Nisei a sans doute l’air plus réaliste que ce que celle qu’elle parodie, mais cela ne lui confère pas plus d’authenticité pour autant. En se la procurant à 29,95 $ au début du diptyque, Mulder montre qu’il peut se comporter comme n’importe quel consommateur naïf. Par contre — et c’est là toute l’ironie de la situation — comme il est Mulder et que la série s’appelle The X-Files, sa cassette à lui se révélera naturellement véridique! Cette référence à la fois ambiguë et directe à l’affaire Roswell frise nettement la parodie. On n’est plus très loin du Jose Chung’s "From Outer Space" de Darin Morgan, qui exploitera justement ce filon.

Ceci n’est pas sans risque. Si la série s’était contentée par la suite de ressasser du Roswell ou d’aligner les variantes ou les compléments à la trilogie Anasazi, elle se serait trouvée en danger de faire du surplace. Le diptyque Nisei/731 offre l’avantage de renforcer la mythologie en «clarifiant» les principales données de la conspiration, mais il s’agit d’une illusion. En ce quasi-milieu de la troisième saison, le spectateur peut prendre quelque répit et se dire qu'il existe bel et bien des explications aux mystères que sème pour lui le maître de jeu Carter, mais l’arrivée prochaine de l’huile noire viendra tout chambouler. Carter a-t-il eu peur de voir The X-Files piétiner? On a l’impression qu’après avoir consenti un temps d’arrêt et de consolidation, l’auteur de la série cherchera désespérément un moyen de relancer sa mythologie sur une nouvelle base.

 

Scully veut encore des preuves

Parmi les éléments de consolidation de la mythologie les plus significatifs qu’apporte le diptyque, il faut mettre en relief les circonstances de l’enlèvement de Scully. Il y avait longtemps que les manigances de l’Homme à la cigarette et de ses conspirateurs laissaient soupçonner une forte complicité de leur part. Il semble clair maintenant que ce sont des scientifiques de la race humaine qui l’ont soumise à des expériences de manipulation génétique. Parmi eux, le Dr Zama/Ishimaru, mais aussi probablement des Américains.

Comme d'autres victimes d’enlèvement avant elle (surtout des femmes, comme on le précisera par la suite), Scully s’est fait poser un implant au cours de ces expériences. Le sinistre gadget permet à ses ravisseurs de la suivre à la trace et même — mais la chose n’est pas prouvée — d'enregistrer ses pensées. Cela dit, la scène (fort réussie sur le plan visuel), où les dames du MUFON exhibent toutes en même temps l’implant qu’elles se sont fait extraire de la nuque, laisse planer des doutes sur l’efficacité d’une pareille technologie.

Ses consœurs informent aussi Scully qu’elle est condamnée comme elles à mourir du cancer, conséquence de ces manipulations. Encore sur le choc, la jeune femme ne mesure pas toutes les implications de son état. Cela viendra, et l'on pourra compter sur Carter pour développer le filon. Plus intéressante pour le moment est l’attitude de refus qu’affiche Scully, alors qu’elle est directement concernée par le sort de ces femmes. Elle qui, dans l’épisode suivant (Revelations), se montrera étrangement perméable à de douteuses interventions surnaturelles, elle résiste ici à des «preuves» autrement plus tangibles. Pur réflexe de défense? Pour elle, le cauchemar s’obstine à ne jamais prendre fin. Loin de n’être qu’un mauvais souvenir de sa vie qu’il lui faut enterrer, l’enlèvement et ses séquelles ne cessent de la poursuivre. Mr X lui a même confié qu’en remontant la filière de l’implant, elle pourrait apprendre qui a tué sa sœur. En somme, voilà Scully enfoncée jusqu’au cou à titre personnel dans la mythologie, au moins autant que son partenaire.

Après Paper Clip, de nombreux fans ont cru que Scully allait se muer en croyante parce qu'elle avait «vu» des extraterrestres. Une conversion de ce genre finira par se produire, mais on est encore loin du compte. Mulder s'étonne du scepticisme obstiné de sa partenaire. Croire n'est pas suffisant, lui rappelle Scully. Elle a besoin de preuves. Des preuves? Mais que lui faut-il donc? À sa décharge, convenons que ce qu’elle a aperçu dans les tunnels de la mine Strughold n’était pas si patent. Le spectateur associe ces formes fugaces aux victimes momifiées du wagon et à celles que Mulder a perçues dans son délire. Mais au moment où elle erre dans les tunnels de la mine, Scully n’a pas toutes ces références. Même si ce sont d’authentiques hybrides qui passent tout près d’elle dans la pénombre, peut-elle vraiment reconnaître leur nature? Quant à l’apparition de la grande silhouette d’un soi-disant extraterrestre, la luminosité trop vive ne lui permet en rien d’affirmer avoir vu une telle créature.

En somme, même si, techniquement, Scully a bel et bien vu des hybrides et au moins un extraterrestre (mais en sommes-nous sûrs nous-mêmes?), son esprit rationnel et prudent ne lui permet en rien de conclure. Le scepticisme systématique est sa meilleure garde contre la folie ambiante. Certes, il se passe des choses peu catholiques, comme le montrent les registres de vaccination rangés au fond de la mine, et Scully en est très consciente. Mais avant d’accuser les voyageurs de l’espace, ne faudrait-il pas d’abord éliminer les suspects de sa planète natale? C’est ce qu’elle s’efforce de faire tout au long du diptyque, s’approchant ainsi de très près de la version dominante de la mythologie à ce moment-là, c’est-à-dire une conspiration scientifique et militaire procédant à des expériences interdites sur des cobayes humains.

Ce que Nisei/731 nous fait réaliser, c'est que Scully peut croire désormais que le gouvernement (ou les scientifiques corrompus travaillant plus ou moins pour lui) est capable de commettre de telles atrocités. Elle n’a plus d’illusion à ce sujet, comme c’était le cas en première saison, par exemple. Contrairement à Mulder, elle n’a pas besoin du facteur extraterrestre pour diaboliser les autorités. Qu'on lui montre un être difforme ressemblant à un Gris, elle repoussera l'idée d'hybridation et se ralliera volontiers à la thèse de l'expérience bactériologique ou d'irradiation. Même l'autopsie enregistrée sur la cassette peut devenir plausible à ses yeux si elle y voit un cobaye humain plutôt qu’un extraterrestre. D’ailleurs les indices glanés sur la vidéo (identité du Dr Zama, code d'entrée du wagon) s'avérant vérifiables, elle ne pourrait pas soutenir longtemps qu’il s’agit seulement d'une escroquerie. Scully est prête à admettre beaucoup de choses et, par bien des aspects, elle touche de très près à la vérité. Mais il y a encore des zones de la conspiration qui lui sont inaccessibles et devant lesquelles elle se ferme.

Cette attitude la rend vulnérable. De toute évidence, les conspirateurs sont au courant et en profitent pour la manipuler. Nul doute que l'Homme corpulent, plus crédible pour cette mission que ne l'aurait été l'Homme à la cigarette, compte sur les préjugés de Scully pour lui faire avaler son histoire. On peut reprocher à notre héroïne de s’approprier un peu vite les demi-vérités que lui sert son interlocuteur, mais d’un autre côté, ce que lui dit l’Homme corpulent l’aide considérablement à mettre de l’ordre dans sa propre vision des choses. Elle ne demande pas mieux que d’adhérer à un scénario pouvant tout expliquer sans passer par la filière extraterrestre. Si les OVNI et les petits hommes verts existent, c’est seulement comme couverture trompeuse pour masquer les activités secrètes illicites du gouvernement. Scully n’est pas si naïve que cela. Il est bien connu que le gouvernement américain après la Deuxième Guerre s'est effectivement livré en secret à des expériences d’irradiation sur des êtres humains. Il l'a reconnu par la suite et s'en est publiquement excusé. D'où la phrase en exergue de l'épisode Apology is Policy, qui remplace l'habituel The Truth is out there.

Pour Carter, le problème à cette étape de la série est que les preuves commencent à s'accumuler de façon un peu gênante pour une sceptique comme Scully. Il lui faut donc pouvoir justifier d'une manière ou d'une autre pourquoi elle continue de résister au credo de Mulder. Cela vaut mieux en tout cas que de faire d'elle une simple assistante du héros, partageant ses idées et ses risques. La série aurait perdu une bonne partie de cette belle tension qui enrichit la relation entre les deux personnages. L’hypothèse alternative (que les créatures déformées ne sont que le produit d'une science terrestre corrompue) a beau être tirée par les cheveux, elle est défendue avec tant de conviction par Scully qu'elle en paraît presque constituer une sorte d’explication plausible. Même Mulder y sera sensible en cinquième saison, quand on le persuadera que toutes les manifestations extraterrestres auxquelles il a assisté n’étaient que de la mise en scène.

Juin 2008