-1-

Dans l’aile psychiatrique de l’hôpital militaire de Fort Evanston (Maryland), un médecin referme le dossier du lieutenant-colonel Victor Stans, alité devant lui. L’officier a été interné après avoir essayé de mettre fin à ses jours à trois reprises au cours des dernières semaines. Toutefois, les états de service de Stans au Panama, à l’île de Grenade et durant la guerre du Golfe, laissent le médecin sceptique sur le sérieux de ces tentatives de suicide. Ce ne sont pas là des «appels au secours», proteste Stans. S’il a raté ses suicides, c’est parce que quelqu’un l’empêche de mourir. Qui donc? Stans ne répond pas, mais son regard se porte sur un miroir accroché au mur. Le médecin tourne les yeux dans la même direction, mais ne voit rien de particulier. Peu convaincu, il prescrit des calmants à son patient, lui recommande de se reposer et sort de la pièce.

Stans le regarde partir en grimaçant. Puis, pris de désespoir, il saute du lit. Les pieds nus et en simple tenue d’hôpital, il quitte sa chambre pour se diriger d’un pas pressé vers la salle d’hydrothérapie. En entrant dans la pièce, il pousse le loquet derrière lui, l’air bien décidé à en finir cette fois. Il va jusqu’à un bassin rempli d’eau et tourne le cadran pour en augmenter la température jusqu’à 200°F (93°C). Il ramasse ensuite des poids d’haltères qui traînaient sur le sol et s’en remplit les poches. Dans le bassin, l’eau bout déjà à gros bouillon. Au moment où Stans s’en approche, une silhouette d’homme portant un uniforme et une casquette militaires se détache dans la fenêtre de la porte qu'il a verrouillée. Le nouveau venu s’évapore presque immédiatement, mais il a d’abord crié: «Stand down, Lieutenant Colonel!» (c’est-à-dire «Renonce!», plutôt que «Rends-toi!» comme on l’a traduit). Une main invisible repousse le loquet pour déverrouiller la porte, puis une alarme d’incendie se déclenche toute seule. Voyant ses plans menacés, Stans plonge un de ses pieds dans l’eau bouillante. «Laisse-moi mourir», hurle-t-il. Quand une infirmière entre précipitamment dans la salle, Stans n’hésite plus: il se jette tout entier dans le bassin.

Des pompiers arrivent en courant. Avec précaution, ils retirent le corps du bassin et le déposent sur une toile par terre. Stans est inerte, sa peau et ses chairs ont été affreusement cuites. On le croit d’abord mort, mais ses yeux finissent par s’ouvrir brusquement. L’homme recrache de l’eau, puis dit d’une voix faible: «Je vous l’avais dit, il ne me laisse pas mourir.»

-2-

Trois semaines plus tard, le pauvre colonel a toujours l’air d’un écorché vif, malgré les soins qui lui ont été prodigués et les pansements qui couvrent ses plaies. Une sorte de masque pour grands brûlés avec des charnières métalliques lui retient le visage. Mulder et Scully sont venus l’interroger dans sa chambre d’hôpital. Stans se montre réticent à parler, mais il répète qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la salle et que ce qui lui est arrivé n’était pas un accident. Celui qui est intervenu ne lui a pas vraiment sauvé la vie. Au contraire, il lui a tout pris. Stans ne l’a jamais vu très distinctement, mais il s’agissait d’un militaire au garde-à-vous, possiblement d’un GI ou un soldat irakien qui le juge responsable de quelque chose et qui est revenu pour se venger. Cet homme connaît son nom et prononce des paroles comme «Ton heure est venue». Scully écoute parler Stans d’un air hautement sceptique. Elle griffonne des notes qu’elle tend ensuite à Mulder. Celui-ci lit: «Classical shellschock post traumatic stress syndrome» (syndrome classique d’un stress post-traumatique dû à une exposition au combat, spécialement aux tirs d’artillerie). Stans poursuit: le mystérieux soldat dont il parle a tué sa femme et ses enfants. Il les a fait brûler vifs. Et maintenant il lui refuse le droit de mourir. À ce moment, la porte de la chambre s’ouvre. Le capitaine Janet Draper, une grande brune en uniforme, demande à parler aux agents en particulier. Tous deux vont la rejoindre dans le corridor. Mais avant de sortir, Mulder laisse glisser quelque chose sur le pied du lit de Stans: on apprendra plus tard qu’il s’agit d’une radiographie dentaire!

Le capitaine Draper a reçu l’ordre de dire aux agents de cesser leur enquête immédiatement. Cet ordre vient du général Callahan lui-même, dont relève le lieutenant-colonel Stans. Le protocole veut qu’une investigation criminelle sur un militaire passe par la voie hiérarchique, leur rappelle-t-elle. Mulder blague: «Mais nous avons signé le registre à l’entrée.» Scully ne se laisse pas impressionner non plus et demande à qui ils doivent se référer pour interroger le général Callahan. Un peu décontenancée, Draper répond que le général ne relève d’aucun autre officier. Sur un ton autoritaire et péremptoire, Scully déclare alors qu’ils tiennent à parler au général et qu’il a intérêt à se rendre disponible pour eux. «Dites-lui que c’est notre protocole», précise-t-elle. Draper hésite, puis, sans ajouter un mot, elle va porter le message au général. En attendant, les agents retournent dans la chambre de Stans pour poursuivre leur enquête. Ils n’ont pas remarqué un homme qui les observait dans le corridor. C’est le préposé au courrier, un petit homme habillé en blanc qui pousse un chariot. Il s’appelle Quinton Freely, mais on le surnomme «Roach» (un mot qui signifie entre autres «cafard»).

-3-

En apercevant les agents du FBI, Roach a fait demi-tour avec son chariot. Il se rend d’un bon pas jusqu’à une vaste salle à peu près nue, où sont rassemblés en demi-cercle une dizaine de vétérans invalides en chaise roulante. Assis au milieu, un thérapeute les écoute exprimer leurs frustrations et leurs aspirations. Au moment où entre Roach, l’un d’entre eux raconte un rêve qu’il fait fréquemment et dans lequel il peut se lever de nouveau, rejoindre sa famille et courir avec son fils. Cet homme sait qu’il ne marchera plus jamais, mais il continue de s’accrocher à un espoir. Les autres autour de lui l’écoutent avec respect, en silence. Mais soudain, on entend un ricanement. C’est Leonard Trimble, alias Rappo, un soldat amputé des deux bras et des deux jambes (en bas des genoux). Le thérapeute se tourne vers lui et l’invite à s’exprimer à son tour. Rappo, qui est probablement le plus amoché de tous, s’adresse aux autres vétérans en leur rappelant brutalement leurs conditions. Cessez de croire que vous êtes comme tout le monde et regardez-vous dans le miroir, leur lance-t-il sur un ton amer et méprisant. Il poursuit son numéro avec une mauvaise blague sur ses propres amputations. Les autres baissent la tête, comprenant que Rappo ne fait que manifester ainsi l’énorme rancoeur qu’il éprouve. Le thérapeute tente de le réconforter: «Nous savons ce que vous ressentez», dit-il. Mais Rappo éclate: personne ne peut savoir ce qu’il ressent, à moins d’avoir perdu lui aussi ses bras et ses jambes. Le thérapeute détourne le regard, préférant ne pas poursuivre cet échange. Dégoûté, Rappo appelle Roach qui est resté tout ce temps près de la porte. Le préposé au courrier s’approche et pousse la chaise roulante de l’invalide. Tous les deux sortent de la salle de thérapie.

Une fois dans le corridor, Rappo interroge Roach. Qu’est-ce qui se passe? Rien, répond l’autre. Mais Rappo devine qu’il y a quelque chose d’inhabituel. «J’ai passé deux ans avec toi dans un canon de tourelle» («in a gun turret», dans une tourelle de canon), lui rappelle-t-il. Roach finit par révéler ce qui le tracasse: des agents du FBI enquêtent sur le lieutenant-colonel Stans. La nouvelle n’émeut aucunement Rappo qui dit n’en avoir «rien à foutre». «Qu’ils aillent au diable!» («The hell with them!»), ajoute-t-il.

-4-

Le général Thomas Callahan, un digne officier dans la cinquantaine, est seul dans son grand bureau sombre. On frappe à la porte. C’est le capitaine Draper, son adjudante, qui annonce la visite de Mulder et Scully. Callahan accueille froidement les agents. Qu’ils soient assurés que le ministère de la Justice sera mis au courant de leurs atteintes inacceptables au protocole militaire. «Alors, il est inutile de vous remercier de nous recevoir», de commenter Mulder. Pour Callahan qui connaît bien Stans, l’homme est seulement très malade et il n’y a pas de quoi en faire un «cas». Scully attaque: le dossier de Stans est incomplet, car il omet de mentionner ce qui est arrivé à sa femme et à ses enfants. Il n’y a eu aucune enquête sur ces morts. Stans a tenté de sauver sa famille de l’incendie, intervient Draper. Mais il dit en en avoir été empêché par une sorte de soldat fantôme, complète Mulder. C’est alors que Scully révèle qu’une histoire similaire a eu lieu six mois auparavant. Le sergent Kevin Aiklen, un autre officier qui a servi sous les ordres de Callahan, a également perdu sa famille dans un incendie. Il a ensuite été traité pour paranoïa: il disait qu’il voulait mourir, mais que quelqu’un l’en empêchait. Aiklen a réussi à en finir en se jetant dans un four à bois dans le sous-sol de l’hôpital. Des coïncidences pareilles semblent bien louches, laisse entendre Mulder. Callahan se raidit: «Attendez une seconde. Qui osez-vous soupçonner ici?» Pas de réponse des agents. Callahan leur dit alors clairement qu’il ne se sent aucune responsabilité dans ce qui est arrivé à ces hommes. Ce sont des victimes de guerre. «Tout ce que nous pouvons faire pour eux, c’est compatir.» Poursuivre plus loin l’investigation serait une grave erreur. Scully lui réplique froidement: «C’est votre conclusion, général. J’ose espérer que vous nous permettrez d’arriver à la nôtre.» Callahan est visiblement furieux, mais il garde son calme. Le capitaine Draper et les deux agents quittent son bureau sans un mot de plus.

Mulder et Scully se sont rendus à la salle d’hydrothérapie pour examiner le bassin dans lequel s’est immergé Stans. Ils discutent du rôle de Callhan dans cette histoire. Pour Scully, le général protège ses hommes et empêche que des poursuites soient prises contre des assassins qui ont massacré leur famille. Et pourquoi agirait-il ainsi? Parce qu’il se sent malgré tout responsable de ce qui leur est arrivé? Ou peut-être aussi, suppute Mulder, parce qu’il connaît l’origine secrète de leur folie, des armes biologiques qui auraient été employées durant la guerre. Scully admet que la négation du syndrome de la guerre du Golfe par le gouvernement pourrait être une bonne raison de vouloir bloquer l’enquête. Mais Mulder, qui vient d’examiner la porte de la salle d’hydrothérapie, ne se satisfait pas entièrement de ces explications. Il se demande pourquoi un homme qui prépare aussi méthodiquement son suicide a pu oublier de condamner le seul accès existant à la pièce.

-5-

Après le départ des agents, Callahan est resté seul dans son bureau sombre. On frappe: c’est le capitaine Draper qui vient s’excuser d’avoir mis son patron dans l’embarras. Le général lui dit de ne pas s’en faire et lui ordonne de rentrer chez elle se reposer. Une fois son adjudante partie, il se lève et va chercher une bouteille de scotch. Mais une voix d’homme retentit dans son bureau: «Ton heure est venue, assassin.» La silhouette d’un soldat en uniforme (casqué cette fois), apparue dans l’embrasure de la porte, se reflète un instant dans un miroir. Callahan tourne la tête vers l’entrée, mais ne voit personne. Il sort de son bureau, regarde de tous les côtés dans le corridor: toujours personne. Le bip de son répondeur téléphonique se fait entendre. Un message a été enregistré: on entend une voix d’homme qui prononce quelques syllabes apparemment sans signification. Le message se répète sans cesse. Furieux, Callahan appuie sur le bouton d’interruption à plusieurs reprises, mais la voix continue de se faire entendre. Même débrancher l’appareil n’y change rien. Ce n’est qu’en retirant de force la mini-cassette de l’enregistreuse que Callahan parvient à faire taire la voix. Le silence revient dans le bureau du général, complètement désemparé par ce qui vient de lui arriver.

Il est 22 h 30. Le capitaine Janet Draper se rend à la piscine intérieure des officiers de Fort Evanston. Elle est seule dans le vestiaire. Elle dénoue ses cheveux et commence à déboutonner sa chemise. On la revoit ensuite en maillot de bain au bord de la piscine. L’endroit paraît complètement désert. La jeune femme plonge et entreprend ses longueurs. La caméra montre son ombre dans le fond de la piscine. Tout a l’air normal, jusqu’à ce qu’une deuxième ombre apparaisse brusquement près de la sienne. Le capitaine Draper a dû sentir quelque chose, car elle s’arrête de nager. Elle regarde sous l’eau, mais ne voit rien. Elle sort la tête de nouveau, cherche autour d’elle: personne. Inquiète, elle se dépêche de sortir de la piscine. Mais une sorte de vague, épousant vaguement une forme humaine, émerge de l’eau, s’abat sur elle et l’emporte vers le fond. La jeune femme se débat comme elle peut, parvient à revenir à la surface un instant, mais se retrouve bien vite entraînée sous l’eau de nouveau. Cette fois, elle ne remonte plus.

Le lendemain, on sort son corps de l’eau. Au bord de la piscine, Scully examine brièvement la victime avant que des brancardiers ne l’emportent. Elle va trouver Callahan et lui confirme que la mort de son adjudante n’est pas accidentelle. Des contusions autour de son cou indiquent qu’il y a eu lutte. Scully demande au général s’il va contacter sa famille. «L’armée était sa famille», répond-il. Mulder arrive à son tour. Il a parlé au personnel de sécurité: on n’a vu personne entrer ou sortir le soir précédent, à part Draper elle-même. Puis, sans transition, il annonce au général que sa famille et lui sont peut-être en danger «si ces meurtres suivent une certaine logique». Il lui conseille de faire attention à tout ce qui pourrait sortir de l’ordinaire. Scully le prend en aparté: est-il sérieux? L’assassin a réussi à déjouer la sécurité d’une base militaire, argue Mulder, ce qui concorde «avec le mode opératoire de l’assassin fantôme de Stans». Scully reste un moment interdite, mais avant qu’elle puisse ajouter quelque chose, Callahan raconte aux agents sa mésaventure de la veille. Un homme est apparu dans son bureau, lui a parlé, puis s’est évaporé. Et son répondeur a encore déliré. Ce n’était pas la première fois.

-6-

Le facteur vient livrer du courrier au domicile des Callahan, une grande villa entourée de verdure. Dans le salon au rez-de-chaussée s’amuse Trevor, le fils du général, un gamin de huit ans. Des figurines de soldats sont alignées devant lui, avec des reproductions de véhicules militaires: pas de doute, le jeune Trevor joue à la guerre. Il se charge même du bruitage. Il s’interrompt un moment pour appeler sa mère à l’étage et lui signaler l’arrivée du courrier, puis il retourne à ses hostilités. Mais bien vite, quelque chose le fait tressaillir: un homme vient de surgir à quelques pas de lui, juste devant la porte. Trevor crie, l’intrus déguerpit, mais en courant vers l’intérieur de la maison. Alertée par les cris de son fils, maman Callahan dévale l’escalier. Que s’est-il passé? Trevor l’assure avoir vu quelqu’un. Sa mère jette un coup d’œil dehors. Personne. Mais la caméra montre brièvement l’intrus, qui s’esquive par une autre porte: c’est Roach. Sur ces entrefaites, le général rentre chez lui, accompagné des deux agents. Dès qu’il ouvre la porte, sa femme court à sa rencontre et lui dit que leur fils a vu quelqu’un dans la maison. Elle est manifestement bouleversée, mais son mari s’efforce de garder son calme. Il lui dit — en fait, il lui ordonne — d’aller rejoindre Trevor à l’étage.

Resté seul avec les deux agents, Callahan leur fait jouer l’enregistrement d’un message laissé sur son répondeur téléphonique. Mêmes syllabes confuses que celles qu’on a entendues plus tôt dans son bureau. Les agents écoutent attentivement. Callahan ignore d’où peut venir un tel message, car le téléphone ne sonne même pas. Il en a reçu d’autres, mais les a effacés. Pendant que Mulder pose des questions au général, Scully regarde les photos de ses exploits militaires accrochées au mur. C’est alors qu’elle aperçoit par la fenêtre un homme qui court à l’arrière de la maison. Elle ameute les deux autres et tous les trois sortent. Il n’y a plus personne, mais des traces de pas ont été laissées dans le carré de sable de Trevor. Mulder recommande au général d’appeler la police.

-7-

Une infirmière installe un cathéter sur l’un des moignons de Rappo. Comme on a besoin d’elle ailleurs, elle laisse l’invalide quelques minutes. Roach s’approche de lui et lui remet des lettres adressées aux Callahan qu’il a prises chez eux. Il n’a plus l’intention de refaire ce genre de choses, le prévient-il, car il a eu très peur de se faire prendre aujourd’hui. Rappo n’est pas content. Il rappelle à Roach que c’est par sa faute à lui s’il se trouve dans ce fauteuil roulant. Et puis, ce n’est pas une affaire qui les concerne seulement l’un et l’autre. Il y a aussi tous leurs camarades qu’on a mis dans une boîte. «Tu vas jouer le rôle qui t’appartient et moi le mien!», clame Rappo. En s’énervant contre Roach, l’invalide a déplacé involontairement son cathéter. Son moignon saigne maintenant. Furieux, Rappo appelle l’infirmière pour l’engueuler. Au même moment, arrive sur les lieux le lieutenant-colonel Stans en chaise roulante. Quand il aperçoit Rappo, son visage horriblement défiguré se fige. L’invalide s’aperçoit que l’autre le regarde, mais détourne la tête presque aussitôt. Stans continue de fixer son regard sur lui. Nul doute, il vient d’identifier son tortionnaire.

La maison des Callahan est maintenant bien gardée. Scully se faufile au milieu des soldats pour rejoindre son collègue, affairé sur le mystérieux message du répondeur. Il n’a rien trouvé encore. Par contre, Scully lui apprend que l’intrus a laissé des empreintes digitales lors de son passage. Il n’y a plus qu’à retrouver le suspect.

Une escadre d’intervention armée jusqu’aux dents vient cueillir Roach chez lui. Le malheureux bonhomme est pris de panique en apercevant les forces de l’ordre, précédées d’un Mulder qui lui pointe agressivement son revolver au visage. Pendant que Scully lui récite ses droits, on menotte Roach et on l’entraîne sous bonne garde. Mulder reste seul dans l’appartement. Il ouvre négligemment un tiroir et trouve une pile de courrier sur laquelle circulent des dizaines de fourmis. Écartant les insectes, Mulder regarde à qui sont adressées les enveloppes, puis les tend à Scully. «Capitaine Janet Draper, Sergent Kevin Aiklen, Lieutenant colonel Victor Stans», lit-elle. «Général et madame Callahan», ajoute Mulder. Ils tiennent leur homme, affirme Scully avec conviction. Mais son collègue n’en paraît pas si sûr.

-8-

Dans l’immense carré de sable qui sert de champ de bataille à ses soldats miniatures, Trevor Callahan s’est creusé une véritable tranchée au fond de laquelle il dirige ses campagnes, toujours avec le bruitage approprié. Une ombre passe soudain au-dessus de lui. Inquiet, Trevor lève et tourne la tête. Ce n’est qu’un soldat de garde qui veille sur sa sécurité (et qui ressemble à John Travolta). «Surveille ton flanc gauche», lui dit le brave militaire avant d’aller un peu plus loin s’allumer une cigarette. Soudain, un petit séisme se produit dans le carré de sable et quelques figurines tombent. Stupéfait, Trevor se penche pour ramasser ses troupiers. C’est alors qu’une trombe de sable, dans laquelle on devine très vaguement une forme humaine, s’abat sur la tranchée, provoquant une véritable avalanche. Le soldat de garde tente en vain de se porter au secours de Trevor, qui gît maintenant englouti sous le sable. Seul dépasse en surface le bout des doigts du garçon qui tiennent encore une figurine de petit soldat. Le militaire de garde se met à creuser frénétiquement dans le sable.

Les agents interrogent Roach dans une grande salle au plancher carrelé. Assise devant lui, Scully déboule la liste de tous les crimes dont il est accusé. Roach n’a pas l’air de très bien comprendre ce qui lui arrive. Il ne trouve rien d’autre à dire que: «Avez-vous une cigarette?» Non, répond sèchement Mulder, debout dans un coin. Scully veut qu’il leur parle de son complice, car Roach n’a sûrement pas agi seul. Et comment a-t-il pu déjouer le garde, de s’exclamer Mulder exaspéré. «Trevor n’avait que huit ans!» Roach continue de prétendre ne rien savoir de tout ça, mais il ajoute (bien imprudemment): «Je ne suis que le facteur». Qu’est-ce que ça veut dire? «Le facteur de Rappo», précise Roach la mine basse.

Une infirmière conduit les agents à la chambre de Leonard Trimble, alias Rappo. Elle voudrait bien savoir ce qu’il a fait. Scully lui répond qu’il est soupçonné de deux meurtres. L’infirmière exprime son scepticisme. «Voyez vous-mêmes», dit-elle en ouvrant la porte de la chambre. Rappo dort dans son lit, couché sur le dos. «Il est amputé des quatre membres», ajoute l’infirmière. Scully en conclut aussitôt que Roach leur a menti. «Qu’est-ce qu’il a bien voulu dire avec son facteur?», se demande encore Mulder. Scully s’en va, son collègue s’attarde un moment devant la chambre de Rappo, puis il quitte les lieux à son tour. Ni l’un ni l’autre n’a remarqué les soubresauts qui animent le visage endormi de l’invalide et ses paupières qui s’agitent rapidement.

-9-

Dans la cellule où on l’a enfermé, Roach est pris d’une crise de panique. «Il connaît cet endroit!», hurle-t-il. Celui dont il parle (Rappo) est déjà venu ici, et cela angoisse Roach qui se sent menacé. «Il va venir me tuer!» («I’m a dead man»), s’époumone-t-il. Ses émois n’impressionnent guère le gardien posté dans le corridor qui ordonne à Roach de la fermer. Celui-ci continue de crier: «Il est ici! Il est ici!» Mais le garde est déjà parti. Il revient un peu plus tard, en compagnie de Scully qui a bien envie de dire au prisonnier sa façon de penser. Roach est retrouvé sans vie dans sa cellule. Scully appelle du secours. Des brancardiers emmènent le corps. Mulder vient rejoindre sa collègue qui lui apprend que l’homme est mort par suffocation. Comme il n’y avait personne d’autre dans la cellule, Scully en déduit que Roach s’est suicidé. Mais Mulder se dit persuadé que Leonard Trimble lui a donné un coup de main. Comment Rappo a-t-il pu faire une chose pareille? Pour toute réponse, Mulder sort une série de radiographies dentaires qu’il a traînées avec lui en différents endroits: la chambre d’hôpital de Stans, la piscine, le bureau de Callahan... Toutes ont été exposées à une étrange radiation. Pour lui, c’est le fameux soldat fantôme qui en est la cause. Il s’agirait d’un cas d’astroprojection (ou «projection astrale»). Rappo disposerait du moyen de sortir de son corps pour aller commettre des meurtres. À la défense de sa thèse, Mulder évoque les cas de transes autohypnotiques où le corps astral arriverait à se détacher, à flotter librement et à se manifester de façon visible ou invisible. Certains experts affirment que le corps astral a des capacités bien supérieures au corps physique. Scully demande à quoi Roach peut bien servir en ce cas-là. Mulder avance l’hypothèse que Rappo a peut-être besoin d’une connexion psychique avec l’endroit où il veut aller, à travers un objet comme une lettre, par exemple. Voilà pourquoi Roach a parlé de facteur. «C’est insensé!», clame Scully. Mulder lui répond par un de ses aphorismes nébuleux: «Sometimes the only sane response to an unsane world is insanity» (la traduction est pire encore: «Quelquefois, Scully, la seule réponse sensée à un monde insensé, c’est la psychose»). Mulder enchaîne en sortant une enregistreuse miniature. Il fait rejouer le message laissé sur le répondeur du général, puis le fait entendre de nouveau, mais à l’envers. Cette fois, on entend distinctement: «Ton heure est venue, assassin.»

-10-

Les agents se rendent à la chambre de Rappo pour l’interroger. «Leonard Trimble?» demande Mulder. «Non, c’est Fred Astaire», répond l’invalide qui, curieusement, est en train de regarder une vieille comédie musicale à la télé, mais sans le son. Scully lui apprend que Roach est mort et qu’ils ont des questions à lui poser à ce sujet. Rappo se contente de répondre que c’est bien fait pour lui. Cet homme étant responsable de la perte de ses bras et de ses jambes. Mais c’était quand même un bon gars, ajoute-t-il. Mulder n’y va pas par quatre chemins: pourquoi l’avoir tué en ce cas? Rappo proteste: dans son état, comment aurait-il fait? Les agents ont épluché son dossier médical. Ils savent que Rappo résiste à toute rééducation et qu’il a même refusé qu’on lui installe des prothèses. «Et alors? Je me trouve peut-être très bien comme je suis?», rétorque l’autre. Mulder choisit l’affrontement direct: Rappo n’a pas besoin d’aide, parce qu’il a le pouvoir de quitter son corps comme il le veut et de tuer qui il veut, le fils Callahan, le sergent Aiklen ou la famille de Stans. Puis il lui fait la morale: «Vous êtes un soldat. Vous saviez ce qui vous attendait quand vous vous êtes engagé.» Rappo se défend: son accusateur n’a aucune idée de ce dont il parle, il se contentait de regarder la guerre à la télé assis dans son salon, «comme un jeu vidéo abstrait». Et au fond il s’en fout, «du moment que les pétroliers sont pleins et que vous pouvez mettre de l’essence dans vos bagnoles». Ce que ressent Rappo, personne ne peut le savoir. «Ils se sont emparés de ma vie», crache-t-il. «Et vous de la leur», rétorque Mulder du tac au tac. «Si seulement je pouvais...» dit l’autre en ricanant. Il demande ensuite aux agents de s’en aller parce qu’il a besoin de fermer les yeux. «Pas de somnambulisme», l’avertit Mulder, ce qui fait bien rigoler Rappo. Les agents n’ont plus rien d’autre à faire que de quitter la chambre. Une fois sortis, Mulder dit à Scully que Callahan ne devrait pas rester chez lui pendant un certain temps.

Frances, l’épouse du général, ramasse des petits soldats de plastique qui appartenaient à son fils. «Je sais que tu ne supportes pas de voir ses jouets dispersés dans la pièce», dit-elle en sanglotant à son mari. Celui-ci tente de la réconforter. «On peut résister au chagrin» («We can handle this»). Frances déclare qu’elle ne s’en sent pas capable: tout ce qu’elle veut, c’est qu’on lui rende son fils. Elle se lève et laisse Callahan seul, plus chagriné qu’il ne veut le laisser paraître. Le général se verse à boire. Soudain, Rappo fait une apparition dans une large glace. Il est en uniforme militaire et a tous ses membres. Il disparaît presque aussitôt, mais laisse des traces de pas sanglantes sur le plancher. Callahan suit ces traces qui montent l’escalier. «Frances!», crie-t-il. Il se précipite à l’étage et trouve le cadavre de sa femme, baignant dans son sang. Callahan est atterré. Le téléphone sonne, mais il ne répond pas. Il a mieux à faire. Il ouvre un tiroir, s’empare d’un revolver, puis sort de chez lui.

Les agents sont en route. «Ça sonne, mais il n’y a personne», dit Scully qui tente de rejoindre le général.

-11-

Callahan s’es rendu à l’hôpital militaire. Il entre en silence dans la chambre de Stans, plongée dans la noirceur. Le colonel se réveille et voit un revolver pointé sur lui. «Vous aviez raison, dit le général d’une voix morne. Il ne veut pas nous laisser mourir.» Puis il dirige le canon de son arme vers sa propre tempe et tire. Un déclic se fait entendre, mais c’est tout. Il n’y a pas de balle dans le chargeur (sous-entendu: Rappo a tout prévu et s’est organisé pour empêcher ce suicide). «Je sais qui c’est», lui révèle alors Stans.

Le général s’avance dans le corridor, la mine décidée, et entre dans la chambre de Rappo. «Je vous attendais justement», lui dit l’invalide. Il ne nie rien: il a bel et bien tué la femme et l’enfant de Callahan. Le général tire son revolver de sa poche (il a dû recharger l’arme entre-temps) et le pointe sur Rappo qui n’a l’air aucunement effrayé. «Approche, assassin», lui lance-t-il à la manière d’un défi. «Du cran, Callahan! Tire!» Le visage crispé par la haine, le général lutte contre son envie d’en finir une fois pour toutes avec son ennemi. Il finit par tirer, mais sur le mur derrière Rappo. L’invalide est furieux à son tour, car il comptait manifestement sur Callahan pour en finir lui-même avec la vie. «Non, je te laisse souffrir toute ta vie, comme nous», lui répond le général, qui paraît maintenant apaisé. En sortant de la chambre, Callahan croise les deux agents qui étaient toujours à sa recherche. L’officier leur dit qu’il a renoncé à tuer Rappo et remet son revolver à Scully. «J’abandonne.» («I’m done here.») Mulder s’est précipité au chevet de l’invalide. Celui-ci paraît endormi, mais il s’est remis à battre des paupières. Entrant à son tour dans la chambre, Scully croit que Rappo est en état de crise et court chercher du secours. Pour Mulder cependant, il s’agit de toute autre chose. Il est inquiet pour Callahan et tente de le retrouver.

-12-

L’ascenseur qu’a pris le général cesse soudain de lui obéir. Au lieu d’arrêter au rez-de-chaussée, il le conduit jusqu’au sous-sol de l’hôpital. Callahan tente de reprendre le contrôle, mais plus aucun bouton de l’ascenseur ne fonctionne. Il ne peut rien faire d’autre que de sortir. Il se retrouve dans un corridor plongé dans une clarté pâle et bleutée. De nombreux tuyaux courent au plafond et le long des murs. Callahan se dirige vers l’escalier pour remonter, mais la porte d’accès est bloquée. «Assassin!», crie une voix, celle de Rappo. Callahan se retourne, mais des tuyaux éclatent brusquement et projettent sur lui des jets de vapeur. Il tente ensuite de s’échapper par une porte grillagée, mais une chaîne et un cadenas l’en empêchent. À travers la vapeur qui continue d’envahir le corridor, il aperçoit le contour d’une silhouette humaine. «Ton heure est venue!», crie encore la voix. Puis Callahan est projeté violemment contre la grille par une force invisible. Il entre dans la salle d’hydrothérapie où Stans a tenté de mettre fin à sa vie dans le prologue. Là encore, de puissants jets de vapeur s’échappent des tuyaux. Callahan ne sait plus où aller. Son ennemi le suit et lui assène une raclée. (La caméra nous montre un instant en gros plan le visage de Rappo dont les paupières se livrent à une impressionnante gymnastique.)

Mulder arrive à son tour dans le sous-sol (en passant par l’escalier). Il trouve rapidement Callahan, étendu inconscient dans la salle d’hydrothérapie. Quand il veut lui porter secours, la force invisible le projette avec force dans les airs sur plusieurs mètres. Pendant ce temps, ailleurs dans l’hôpital, le lieutenant-colonel Stans sort de sa chambre et, en s’aidant d’une canne, monte péniblement l’escalier jusqu’à l’étage de Rappo.

Scully et une infirmière tentent de soigner l’invalide, toujours plongé dans son état de «crise». Rappo ne paraît aucunement réceptif au traitement. Les deux femmes sortent dans le couloir. Scully demande à l’infirmière de lui apporter un défibrillateur. Au même moment, la porte de la chambre de Rappo se referme. Stans a réussi à entrer et a verrouillé de l’intérieur. Scully ordonne au colonel d’ouvrir, puis envoie l’infirmière chercher les clés. Mais Stans fait ce qu’il est venu faire. Il place un oreiller sur le visage de Rappo et s’appuie sur lui de toutes ses forces. Dans le sous-sol de l’hôpital, la silhouette menaçante qui s’avançait vers Mulder en courant à travers la vapeur disparaît soudain complètement. Rappo est mort et le général est indemne. Stans, qui a commis un assassinat sous les yeux horrifiés de Scully, s’assoit épuisé sur le lit de sa victime.

-13-

L’épilogue est narré par Mulder qui fait son rapport sur les suites de l’affaire. Aucune preuve n’a pu relier Leonard Trimble au meurtre de la femme et du fils de Callahan. La famille de Rappo a demandé que son corps soit enterré au cimetière militaire d’Arlington, mais l’armée s’y est opposée. L’objectif de cet homme, nous rappelle Mulder, était de faire souffrir ses ennemis et d’observer leur souffrance, «une souffrance qui vengerait la sienne». La caméra nous montre le général Callahan travaillant dans son bureau. Un homme entre pour porter du courrier. C’est Stans dont les brûlures se sont cicatrisées, mais qui en porte encore les stigmates partout sur son corps. Les deux hommes se regardent, mais n’échangent aucun mot. Sur ces images, on entend la voix de Mulder qui spécule: si les amputés ont parfois le souvenir vivace de leurs membres disparus, se pourrait-il que Trimble ait développé une «âme fantôme»? Stans fait un bref signe de tête à Callahan, puis sort tranquillement du bureau et referme la porte. On le voit disparaître en poussant son chariot de courrier dans le corridor. «C’est la guerre qui a détruit le corps de Leonard Trimble, poursuit Mulder. Mais ses blessures ont été plus profondes que la perte de ses membres. Qu’est-ce qui a détruit en lui la part d’humanité qui existe en chacun de nous, la meilleure part de notre nature humaine? («those better angels of our nature»). Je ne saurais le dire.»

Février 2008