Un épisode à risques

À l'aune de la troisième saison, 2Shy fait plus que se défendre honorablement. Voici un épisode fort bien tourné et fort bien monté, doté d'une distribution fournie et sans faiblesse, et surtout d'un scénario sans incohérences trop voyantes. Bien sûr, on peut lui reprocher de ne pas s'aventurer très loin des sentiers battus, en proposant une énième version du mythe éternel du vampire prédateur, mais les penchants alimentaires de Virgil Incanto, quelque part entre ceux de Dracula et ceux d'Hannibal Lecter, ont une «saveur» particulière qui n'est pas si fréquente. Certes, on est en droit de se demander comment un être dépourvu de tissus graisseux, obligé pour survivre de consommer son prochain d'une façon aussi peu discrète et aussi peu ragoûtante, a pu passer inaperçu jusque-là toute sa vie. Même en évitant les cartes de crédit ou les comptes en banque, ce n’est pas évident. Peut-être sa transformation en machine de liposuccion ambulante est elle survenue tardivement, à l'âge adulte, mais l'épisode n'y fait aucunement allusion. À part le fait qu’il ait digéré le surplus de poids d’au moins quarante-sept femmes dans cinq États — on ne précise pas en combien de temps — l'impasse totale se fait sur le passé de Virgil Incanto.

Pour le spectateur des X-Files qui ne demande qu'à suivre une bonne histoire saupoudrée de frissons, cela importe peu. Le scénario de Jeffrey Vlaming et la réalisation de David Nutter lui livrent la marchandise avec une efficacité irréprochable. Ce qui ne va pas de soi, quand on y réfléchit un peu. Quiconque a déjà tenté de raconter verbalement l'histoire à quelqu'un qui n'a pas vu l'épisode s'en rend compte très vite: il y a dans 2Shy un potentiel considérable de ridicule qui aurait facilement pu faire sombrer l'épisode de façon désastreuse. On pense à la corpulence des victimes, à leur insondable naïveté, aux assauts baveux du prédateur et à l'aspect pas très subtil de ses abondantes sécrétions. Même le coup de la fillette aveugle aurait pu susciter la raillerie, quand on songe que c'est un des plus anciens clichés de la littérature sentimentale et du cinéma. Au fond, l'étonnant dans 2Shy est que l'épisode arrive à tenir le coup avec dignité, même après un visionnement répété.

Cette réussite — compte tenu des risques — on la doit à un bon travail d'équipe. Elle repose en bonne partie sur les épaules des comédiens, celles de Timothy Cathcart et de Catherine Paolone surtout. Mais le style de réalisation compte aussi pour beaucoup. Depuis le temps que la série exploite les poncifs de l'horreur, ses artisans ont appris à en maîtriser à fond les ingrédients. Ce sont des virtuoses de la mise en image, capables aussi bien de retrousser avec humour des scènes fondamentalement macabres et sordides (comme dans Clyde Bruckman's Final Repose, par exemple), que de conférer une intensité dramatique tout à fait «sérieuse» à des situations qui pourraient autrement susciter la moquerie (pensons à «l'enlèvement» de Sharon Kiveat dans D.P.O.).

Jeffrey Vlaming en est à son premier coup d’essai comme auteur pour The X-Files, mais il aura contribué en tant que story editor à pas moins de 24 épisodes de la série. Il ne signera qu’un seul autre scénario, celui de Hell Money, mais son nom, déjà associé à la série Northern Exposure, apparaîtra aussi dans Lois and Clark, Xena, Battlestar Galactica et Numb3rs.

Le scénario de 2Shy présente quelques faiblesses et invraisemblances (comme le projet insensé de recenser tous les citoyens de Cleveland pouvant avoir accès à des poèmes italiens du XVIe siècle, par exemple), mais il a l’avantage d’offrir une version moderne (et plutôt tordue) du thème de la prédation sexuelle, de mettre en scène des personnages pathétiques avec lesquels le spectateur s’identifie sans mal, et peut-être aussi, de façon plus subversive, de s’attaquer par la bande à un des problèmes majeurs de la société américaine du tournant du siècle, la tendance à l’embonpoint… L’épisode Sanguinarium en 4e saison, reprendra cette dernière idée de manière un peu différente, mais déjà, dans 2Shy, accoler le thème du vampirisme à celui de l’obésité évoque irrésistiblement l’industrie de la liposuccion, déjà en plein essor aux États-Unis à cette époque. À l’origine, le monstre imaginé par Vlaming ne devait s’intéresser qu’aux «huiles corporelles» de ses victimes, et n’accordait pas de préférence indue aux femmes corpulentes. Vlaming a aussi songé à en faire un boucher de métier, ou encore une sorte de «fantôme de l’opéra» avec des traits dissimulés derrière un grand chapeau et des lunettes de soleil. Les raffinements littéraires de Virgil Incanto sont venus plus tard, de même que l’utilisation du Net comme terrain de chasse (une contribution de Carter, apparemment).

Le réalisateur de Beyond the Sea et de Ice, David Nutter, a déjà quelques monstres intéressants à son palmarès, mais c’est dans Irresistible qu’on retrouve celui qui se rapproche le plus de Virgil Incanto, Donnie Pfaster. Tous deux pratiquent une forme de prédation à la fois sexuelle et mortelle, chacun ayant des fixations morbides. D’autres éléments contribuent à provoquer le rapprochement: la présence de prostituées, celle d’actrices comme Glynis Davies incarnant des personnages assez voisins (Ellen dans Irresistible et Monica dans 2Shy), sans parler du corps à corps du monstre avec Scully à la fin des deux épisodes. Si 2Shy n’est pas une redite de Irresistible, il appartient à la même catégorie, avec notamment Unruhe en quatrième saison.

Aux commandes de la caméra, Nutter accomplit de l’excellente besogne. Les angles de prise de vue sont toujours soignés, jouant de façon particulière sur les effets de profondeur. L’éclairage mérite une mention. Selon l’angle sous lequel on le soumet aux sources de lumière, par exemple, le visage de Virgil Incanto prend des aspects tout à fait différents. Contrairement à Donnie Pfaster (Irresistible), il n’est pas utile de le montrer sous la forme d’un démon pour faire ressortir ses côtés diaboliques. Il suffit de varier les zones d’ombre et de clarté de son visage pour le faire paraître, tantôt aimable et doux, tantôt férocement menaçant. Dans la scène de l’interrogatoire final, un faisceau lumineux presque trop blanc capte le monstre, assis au centre de la pièce. Le visage apparaît alors dans toute sa pâleur maladive, sans qu’aucune ombre, aucun maquillage, aucune hypocrisie ne viennent l’aider à se montrer comme il n’est pas. Pour lui, c’est terminé maintenant, comme le dit Scully.

Le grand nombre de scènes nocturnes permet aussi de recourir abondamment à des effets lumineux, en imprégnant certains décors dans la noirceur (lors de la fouille de l’appartement d’Ellen, par exemple), et en faisant se détacher de façon sélective, tantôt des silhouettes, tantôt des objets sur lesquels on veut attirer l’attention. L’usage de filtres bleus — plus convaincants que les expériences tentées par Carter avec le vert dans The List — ajoute une demi-clarté cauchemardesque à certaines scènes hautement dramatiques (la confrontation entre Jesse et Virgil, par exemple), annonçant l’utilisation systématique qui en sera faite dans un épisode spécialement horrifique, Grotesque.

Côté répugnance, Nutter dira s’en être donné à cœur joie dans 2Shy. La liquéfaction du cadavre dans le tiroir de la morgue est certainement une scène inoubliable. Les spectateurs aiment ce genre de choses, déclarera le réalisateur comme pour se justifier, en donnant pour exemple la popularité de l’homme-douve dans The Host. Nutter dira aussi avoir voulu frapper fort dès le prologue, les dialogues tendres et un peu mièvres entre Virgil et Lauren appelant par contraste une conclusion brutale.

Les sécrétions gastriques du monstre sont faites en partie du même matériel que celui qui avait servi à créer l’Ultraslime des deux films Ghostbusters dans les années 1980, et en partie d’une gelée lubrifiante utilisée par les vétérinaires (le J-Lube), dont on nous assure qu’elle peut être ingérée sans danger... Dans le prologue de 2Shy, la malheureuse comédienne (Randi Lynne) qui a dû se remplir la bouche de l’infâme gélatine arrivait à peine à respirer. L’équipe de production l’a prise en pitié et certains lui ont même envoyé des fleurs!

Pour la plus grande partie de l’épisode, Mark Snow se contente d’épicer l’action de petits accords secs et ponctuels qui ont un caractère ironique évident. Le compositeur se laisse aller à plus d’inventivité dans les dernières minutes, soit à partir de la scène où les agents se rendent chez Ellen Kaminsky. Autour de longues notes soutenues aux cordes, s’enchaînent alors explosion de clusters, sonorités creuses et dissonantes du plus étrange effet (quand les agents fouillent l’appartement, puis quand Scully trouve les bandages), et concert de percussions (lorsque Mulder poursuit son suspect, puis lorsque Scully lutte contre Virgil). L’épilogue dans la salle d’interrogatoire retourne aux accords ponctués qui ont servi de leitmotiv à l’épisode et qui scandent les dialogues d’une manière simple et efficace, avant de conclure avec un éclat sonore à la fois lyrique et hautement dissonant au moment où la caméra se braque en gros plan sur le visage du vampire.

 

Aussi délicat que répugnant

En quelque quarante minutes, dont une bonne partie consacrée à se dissimuler, le personnage de Virgil Incanto n'a pas beaucoup l'occasion de se développer à l'écran. L'homme n'a pas de passé, et guère plus d'avenir si on se fie à la dernière scène. De prime abord, c’est un être froid et cynique, centré sur ses besoins vitaux, et donc obligé de cultiver à l’extrême l’art de la manipulation pour survivre. Il séduit ses victimes, de préférence des dames un peu replètes, auxquelles il apporte un peu de romance et de rêve. Il commence par leur voler leur âme, souligne la perspicace Scully. Il agit en somme comme n’importe quel Don Juan professionnel. Pour ce qui est des préliminaires du moins, car à partir du premier baiser Virgil Incanto se distingue nettement du reste du peloton!

Mais ce qui intrigue peut-être le plus chez lui, c’est l’intérêt qu’il porte à la poésie italienne de cour du XVIe siècle. Voilà un raffinement inusité qui cadre assez mal avec les comportements grossiers et repoussant auxquels doit se livrer le personnage pour subvenir à ses besoins organiques. Rien n'assure toutefois qu’un tel penchant littéraire soit artificiel ou purement tactique. Incanto ne pratique pas la prédation dans des cercles littéraires spécialisés, mais dans la jungle des cœurs solitaires qui commence à prendre de l'expansion sur Internet au milieu des années 1990. Citer Castiglioni dans le texte ne lui nuit probablement pas pour faire la cour, mais c’est son éloquence plus générale d’épistolier qui lui permet de séduire, comme en témoigne le nombre effarant de celles qui sont tombées dans ses filets — sans parler de celles qu’il ne visait pas (revoir le témoignage de Jennifer, par exemple). Même s’il s’en sert accessoirement comme appât, il y a donc lieu de croire que la passion de Virgil Incanto pour la poésie italienne ancienne correspond à quelque chose d'authentique chez lui. Pour apprécier cette littérature au point d'en faire sa spécialité professionnelle, il faut être capable de s'ouvrir sans trop de mal aux subtilités d’un art poétique courtois, un peu affecté et suranné dans son pathos, mais non dépourvu de sensualité et de couleur. Pour un vampire qui se nourrit de graisse humaine, une sensibilité esthétique aussi délicate confère un personnage un relief inattendu.

Il ne faut pas se faire d’illusions: le scénariste n’a probablement doté Virgil Incanto de cette caractéristique que parce qu’il avait besoin d’une astuce pour permettre aux enquêteurs de trier rapidement les suspects possibles dans la population de Cleveland. Mais du même coup, il lui conférait à peu de frais une sorte de personnalité secrète et paradoxale, le rendant ainsi plus intéressant que s’il en avait fait un boucher, tel que prévu à l'origine. Cet être fondamentalement monstrueux serait-il donc un poète, une sorte de délicat troubadour égaré dans les siècles? Hors de ses heures de repas, oui. L’homme doit se sentir déchiré entre des pulsions tout à fait contradictoires. Mais s’agit-il vraiment d’un dédoublement de la personnalité? On a plutôt l’impression que, quoi qu’il fasse, Virgil Incanto reste toujours Vigil Incanto. Comme si une sorte de logique perverse intégrait tous les facettes de sa personnalité. Le docteur Jekyll n'a pas besoin de se transformer en Mr Hyde, car les deux se confondent et s’assument continuellement l’un l’autre.

Timothy Carhart met les aspects paradoxaux de son personnage parfaitement en valeur. Qu'il soit souriant et aimable, ou menaçant de la façon la plus bestiale, le comédien nous montre qu'il s'agit toujours du même homme. Il joue essentiellement du regard et de la plasticité des expressions faciales, particulièrement dans la scène de confrontation finale avec Ellen, où il louvoie sans cesse, de façon très nuancée, entre une gentillesse rassurante et une attitude menaçante à peine voilée. Les éclairages et la mise en scène aident certainement, mais c'est avant tout par sa conviction de comédien que Carhart nous communique la complexité de son personnage. Ses jeux de physionomie sont d’autant plus méritoires que l’homme n'a pas un visage particulièrement distinctif (son portrait-robot, diffusé sur Internet, pourrait être celui de tas de gens). Il y a cependant chez lui quelque chose de vaguement inquiétant qui mérite d’être exploité. Même s’il n’est pas très connu, Carhart a joué dans de nombreux films et séries télévisées (comme 24 et CSI), très souvent dans des rôles de fourbes ou de personnalités maléfiques. Pour le rôle d’Incanto, Carhart dit s’être inspiré du génial Anthony Perkins dans Psycho, le célèbre film d’Hitchcock. Naturellement, ceci ne le préparait aucunement à se bourrer la bouche de gélatine et à la recracher sur ses victimes, une expérience que Timothy Carhart n’a apparemment jamais eu envie de renouveler.

Par bonheur, ses victimes se montrent à la hauteur. Dès le prologue, Randi Lynne en Lauren, donne la réplique à Carhart avec juste assez de sentimentalité et de fébrilité pour ne pas tomber dans le cliché. En Ellen Kaminski, Catherine Paolone ne mérite que des éloges. Ses tremblements de paupière, ses rictus suintent la nervosité que cette femme éprouve face à l'inconnu, que ce soit la perspective d'une aventure amoureuse dont elle craint la cruelle déception, ou la menace potentielle d'un homme qu'elle a fait monter chez elle et dont on lui dit qu'il est recherché par le FBI. La comédienne nous fait nous apitoyer sur son personnage, le prendre au sérieux sans penser à sourire. Et même si on peut la trouver quelque peu étourdie de faire entrer Virgil Incanto chez elle, après la mise en garde de Joanne, puis d'envoyer un message à son amie pour lui faire partager son début de bonheur, tout cela cadre parfaitement bien avec l’état psychologique troublé et hautement ambivalent du personnage. La scène où elle apparaît à la fin, le visage affreusement ravagé, pour tirer sur son tortionnaire, alors même qu'il s'apprêtait à prélever sa ration de lipides sur Scully, constitue visuellement une des plus fortes de l'épisode. Et elle repose essentiellement sur l’intensité du regard haineux et vengeur d'Ellen.

En Jesse, l’actrice canadienne Aloka McLean — 14 ans à l’époque — se révèle digne d’admiration. Un rôle de jeune aveugle, qui devient orpheline et doit affronter le tueur de sa mère, invitait presque naturellement à verser dans le mélo. Or ce personnage accroche-cœur est joué avec une sobriété et une intensité exemplaires. Ni Glynis Davies (Monica) ni Kerry Sandormisky (Joanne) ne nous avaient épatés dans leurs prestations précédentes de la série (Irresistible pour l’une, Roland pour l’autre); ce qu’elles font chacune dans 2Shy nous laisse la même impression d’un jeu forcé et peu naturel. Le vétéran James Handy (inspecteur Cross), le visage le plus connu de l’épisode, laissera sa trace dans une quantité impressionnante de séries télévisées, de NYPDBlue à Profiler et Alias, en incarnant très souvent des représentants officiels de la loi. Il ne fait pas de merveilles dans 2Shy, le rôle ne le lui permettant pas, mais les petites confrontations entre son personnage et Scully sonnent juste. Pour les fans de la série, le visage de l’agent Kazanjian (celui qui tente de décrypter le disque dur de Virgil) est encore plus familier, puisque le comédien William MacDonald a été le Dr Oppenheim dans Fallen Angel et qu’il a fait aussi une apparition dans The Host. On le reverra dans Chinga ainsi que dans Unruhe, un épisode un peu similaire à 2Shy. Signalons que Dean McKenzie (le très discret lieutenenant Blaine) reviendra dans The Pine Bluff Variant et que Jan Bailey Mattia (la prostituée Holly McClaine) sera de la distribution d’un épisode tout Scully, Never again.

Les deux héros de la série demeurent pareils à eux-mêmes dans cet épisode où ce sont les autres personnages qui accaparent le plus l'intérêt. Mulder devine évidemment tout assez vite (trop pour que cela soit parfaitement crédible, mais on a l’habitude), alors que Scully s'objecte et qu’elle a tort (là aussi, on a l’habitude). Au palmarès des autopsies bien coulantes et spongieuses de la série, celle qui manque de peu de se réaliser dans 2Shy figure très haut dans la liste. De son côté, Mulder se paie quelques secondes d'action acrobatique en bondissant de fenêtres en balcons comme une gazelle. Cette scène demeure un peu gratuite puisque notre agent ne poursuit même pas la bonne personne, mais elle a au moins l'avantage de nous le montrer très en forme.

Scully manque encore d'y laisser sa peau (enfin, pas exactement la peau). Après Tooms ou Donnie Pfaster, il était presque normal que le monstre officiel de l’épisode s'en prenne à elle — même si elle n’a pas le gabarit de ses victimes habituelles (mais à ce compte-là, ni Monica Landis ni encore moins l’inspecteur Cross n’étaient des mets de choix). Gillian Anderson déclarera avoir apprécié son combat contre Incanto dans la salle de bain. «Je n’ai pas souvent l’occasion de m’ébattre en compagnie de fous homicidaires, crânera-t-elle. Aussi quand cela se présente, j’en profite.» Mais quand on regarde attentivement la scène où Incanto malmène la pauvre Scully, on s’aperçoit que celle-ci n’est vue que de dos. N’est-ce pas plutôt une doublure qui encaisse les coups?

Son affrontement avec le très vieux jeu et quelque peu misogyne inspecteur Cross s’effectue avec moins de brutalité, mais se révèle presque aussi choquant. Cet élément ne fait pas beaucoup avancer l’histoire, sa contribution à la tension dramatique restant assez secondaire. Mais il est bon de se faire rappeler de temps à autre que Dana Scully doit travailler quotidiennement dans un milieu essentiellement masculin et bourré de préjugés. Les propos de Cross sur l’absence supposée d’objectivité des femmes dans ce genre d’enquête n’ont aucune subtilité, mais ils correspondent à une vision des choses qui a longtemps été dominante au FBI (et ailleurs). Scully le désarçonne complètement en évitant la confrontation directe, tout en restant fermement sur ses positions.

 

C’est la faute à Internet

Certains affirment que le 21e siècle a commencé le 9 août 1995, le jour où la compagnie Netscape a lancé un appel public qui allait inaugurer pour de bon l’ère d’Internet. Il est intéressant de noter que l’épisode 2Shy a été diffusé pour la première fois en novembre 1995 et qu’il a dû être tourné vers la fin de l’été, donc pas très longtemps après l’appel de Netscape. D’ailleurs, le logiciel qu’utilise Virgil Incanto pour communiquer avec Ellen Kaminsky est une des premières versions du célèbre fureteur. Certes, l’engouement populaire pour le Net a commencé à se répandre dès 1994, mais l’année 1995 est considérée comme charnière, celle où le Web s’est propagé pour la première fois de façon fulgurante sur la planète. Un nouveau média, dont peu de gens avaient pu prédire la venue quelques années auparavant, était en train de naître et de croître de façon tout à fait inattendue. Le phénomène attirait tous les regards, à commencer par ceux des autres médias en place, qui n’arrêtaient pas de l’analyser.

Déjà au début de l’année 1995, un épisode comme Die Hand Die Verletzt avait commencé à refléter le phénomène. En montrant Scully compulsant une base de données sur Internet (sans interface graphique cependant), The X-Files devenait une des toutes premières séries à voir venir le vent. À l’automne 1995, au moment où démarre la troisième saison, Internet est en plein envol. Une communauté de fans y est déjà active, et elle va s’accroître de façon considérable dans les mois et années suivants. Autour des sites Web et des groupes de discussion consacrés à la série va se constituer un énorme fandom qui contribuera, non seulement à faire gratuitement la publicité des X-Files sur une grande échelle, mais à en nourrir les développements futurs. Les commentaires passionnés des fans sur les différents épisodes, sur les personnages et leurs comportements (l’affrontement des partisans et opposants d’une relation amoureuse entre Mulder et Scully, par exemple), de même que leurs efforts d’interprétation sur les arcanes de la mythologie (le complot, les extraterrestres, l’enlèvement de Scully, le sort de Samantha, etc.) offrent aux responsables de la série un feed-back continu et massif absolument précieux.

Chris Carter était déjà très conscient de l’importance de ce fandom pour assurer l’avenir de sa série. Il avait su très tôt se brancher à l’écoute de ce qui se disait à propos de la série sur le Net. Mais 2Shy est le premier épisode où, en contrepartie, le rôle du réseau des réseaux s’intègre de façon aussi centrale dans un scénario. C'est plus précisément le chatting qui prend la vedette, probablement pour une des toutes premières fois à la télévision.

En version française, Scully commet une bourde en déclarant qu'elle va appeler Internet pour leur dire de diffuser l'image de Virgil Incanto. En version originale, elle parle plutôt d'appeler le réseau (privé) dans lequel Virgil et ses victimes s'échangent des messages, lequel réseau se trouve relié à Internet. Bien sûr, on ne peut pas faire une telle chose que d'appeler (au téléphone) Internet! En France, l'expansion du Net a été plus tardive et il est probable que les traducteurs n'aient pas très bien compris de quoi il s'agissait exactement. À l'époque, beaucoup de gens se faisaient une représentation faussée de la façon dont fonctionnait Internet. On s'imaginait que la production des contenus était une fonction centralisée (comme à la télévision) et que les clients, même s'ils pouvaient interagir avec le réseau, étaient essentiellement des récepteurs d’information. Il faut dire que des serveurs privés pré-Internet comme America On Line fonctionnaient un peu de cette façon. On commençait seulement à réaliser que le développement d'Internet allait se faire sur la base de contributions provenant de sources multiples et éclatées (le phénomène Wikipedia, par exemple). Dans ces conditions, vouloir contrôler ou réglementer Internet posait d'énormes problèmes, particulièrement aux apprentis censeurs qui s’étaient mis en tête de surveiller et contrôler le Web comme on l'avait fait pour les médias de masse traditionnels.

La question était déjà très importante en 1995, car la popularité soudaine et récente du Net commençait à entraîner dans son sillage des effets jugés indésirables par beaucoup de gens. La nature humaine étant ce qu'elle est, et la nature ayant toujours horreur du vide, Internet ne servait pas seulement à relier ensemble des usagers de partout dans une sorte de village planétaire néo-mcluhanien, ou à rendre disponibles des actualités, des contenus encyclopédiques ou de nouvelles formes de sociabilité créatives, voilà que des monstres comme l'escroquerie, la haine raciale ou la pornographie juvénile profitaient des nouvelles technologies pour agrandir leur terrain de chasse. Et il n'y avait pas de garde-chasse à la ronde. Les autres médias hurlaient au loup.

Pour Chris Carter, le thème de 2Shy est la prédation sur Internet par des gens qui se font passer pour d’autres (le fameux slogan On the Internet, nobody knows you’re a dog date de 1993). Des histoires sordides commençaient à circuler, et nombreux étaient les gens qui, sans avoir eu l'occasion de fréquenter encore le Net, s’en faisaient une image absolument sombre et menaçante. Dès qu'il se produisait un crime quelque part, où une communication entre deux ordinateurs avait pu jouer quelque rôle, on blâmait Internet. Le titre français de l'épisode 2Shy, «Meurtres sur Internet», reflète assez bien cet état d'esprit. Virgil Incanto a commencé à prospecter des victimes innocentes de la façon la plus traditionnelle qui soit, en utilisant les annonces classées. Internet n'a fait que lui offrir un outil supplémentaire. Quant aux actes meurtriers eux-mêmes, aucun ne s’effectue en ligne. Virgil Incanto ne tue pas «sur» Internet. L'homme peut cannibaliser ses victimes et régurgiter sur elles la plus innommable des baves gastriques, ce qu’on retient de lui, c’est qu'il chattait sur Internet!

À propos des mérites et des dangers du réseau global, une certaine controverse avait cours au milieu des années 1990. Des politiciens avaient entrepris une véritable croisade anti-Internet pour censurer et contrôler le réseau par tous les moyens possible. Des groupes militants d'utilisateurs s'y opposaient bien sûr, au nom de la liberté d'expression, et faisaient valoir que les avantages du Net étaient bien supérieurs à ses soi-disant dangers. Parmi eux, se trouvaient de nombreux fans actifs de la série The X-Files, amateurs de technologie et utilisateurs précoces du Net. Carter le savait. C’est lui, apparemment, qui a suggéré à Vlaming d’introduire Internet dans son scénario. Il l’a fait, mais non sans appréhension. Carter et Vlaming se sont demandé si une histoire pouvant contribuer à diaboliser l'image d'Internet ne risquait pas d’indisposer les fans de la série. La chose est significative. En fait, Carter se souciait davantage de la réaction de ses fans technophiles que de celle de spectateurs (sans doute déjà extrêmement nombreux) qui souffraient d'un surplus de poids et qui auraient pu se sentir visés par l’épisode.

Un signe des temps?

Janvier 2008