Quand Darin tente d’émuler Glen

Humbug, le premier épisode signé Darin Morgan, avait fait souffler sur The X-Files une bouffée d’air frais. Son humour décapant, son intelligence et son originalité lui avaient valu un grand succès d’audience et de critique. Il était donc prévisible que Chris Carter refasse appel aux services de Morgan comme scénariste. Il en résultera un trio d’épisodes hauts en couleur qui comptent parmi les sommets de la troisième saison, Clyde Bruckman’s Final Repose, War of the Coprophages et Jose Chung’s "From Outer Space".

Darin Morgan est un homme bourré de talent, mais dont le manque de confiance en lui est légendaire. Après un début de carrière erratique, il a joint l’équipe des X-Files au début de la deuxième saison, pistonné par son célèbre frère, le scénariste et producteur Glen Morgan. Son premier emploi dans la série, on s’en souviendra, a consisté à revêtir l’infâme costume de l’homme-douve dans l’épisode The Host. Darin savait amuser la galerie en faisant le pitre, mais il vivait un peu dans l’ombre de son frère et redoutait constamment de ne pas être pris au sérieux. Il hésitera longtemps avant de proposer un premier projet de scénario à Carter et continuera de douter de lui, même après que ses compétences d’auteur ont été reconnues. Certains commentaires négatifs à propos de Humbug l'ébranlèrent sérieusement. Malgré le concert d’éloges obtenu, le caractère parodique de l'épisode n’avait pas plu à tout le monde. Il s'était trouvé des voix pour reprocher à Carter et à son scénariste de trahir l’orientation sérieuse et sombre de la série.

À l’époque où Carter lui passe la commande d’un second scénario, Darin se pose de questions sur l’intérêt réel de sa contribution aux X-Files. Il traverse une période qualifiée de «dépressive» et on apprendra par la suite qu’il a songé au suicide. Dans ces circonstances, l’idée de produire un nouveau texte humoristique dans la veine de Humbug le rebute un peu. Il accepte l’offre de Carter, mais c’est avec la ferme intention de coller davantage au ton dominant de la série. On peut trouver curieux qu’un auteur au talent aussi singulier que Darin Morgan souhaite ainsi rentrer dans le rang. Mais l’homme s’est mis en tête qu’il a quelque chose à prouver. «Je me suis dit: je vais leur montrer à tous. Il n’y aura aucune blague, tout sera très sérieux, et même déprimant. Je veux que ce soit en fait l’épisode le plus déprimant jamais écrit.»

Darin prend alors pour modèle un des moments forts de la première saison, Beyond the Sea, dont le scénario a été écrit par le tandem Glen Morgan et James Wong. Il admire beaucoup cet épisode fortement théâtral, puissant et ambigu à la fois, qui compte parmi les plus sombres et les plus «déprimants» du début de la série. Beyond the Sea raconte l’histoire d’un voyant condamné à mort, Luther Lee Boggs, qui aide les agents à retrouver un meurtrier en série. Ses prédictions — souvent vagues et approximatives, mais toujours intenses — finissent par se réaliser, mais son don ne lui permet pas de modifier le cours des choses. Boggs, admirablement joué par Brad Dourif, se résigne à la fin à affronter son destin et meurt exécuté dans la chambre à gaz. Beyond the Sea aborde des préoccupations qui attirent vivement Darin: l’angoisse face à l’avenir, la prédestination des choses et le libre arbitre, la possibilité de prendre sa propre vie en main, la connaissance du moment de sa propre mort et les conséquences qu'on peut en tirer. Tous ces éléments se retrouveront au cœur de Clyde Bruckman. La référence la plus directe à Beyond the Sea est évidemment cette scène où, pour tester le sérieux de son don, Bruckman place un morceau de tissu bleu sur son front, répétant à sa manière le geste de Luther Lee Boggs. Mais il existe d’autres points communs entre les deux épisodes: le thème du charlatanisme, par exemple, l’exceptionnelle relation qui s’établit entre le voyant et Scully, sans parler de la prédiction dont fait l’objet la mort de Mulder dans les deux cas.

Ces rapprochements sont significatifs. Il paraît assez probable qu’en se lançant dans son nouveau projet de scénario, Darin Morgan s’est inspiré du travail de son frère Glen, avec l’intention de l’émuler sur son propre terrain. Il entendait aborder des thèmes voisins, sinon similaires, à ceux de Beyond the Sea, et le faire sur un ton essentiellement tragique, voire «déprimant».

Bien sûr, quoi qu’ait pu être son projet de départ, Darin Morgan ne peut s'empêcher de rester Darin Morgan. Malgré tous ses efforts pour jouer la carte du sérieux, l’auteur ne peut s’empêcher d’ajouter quelques pointes d’humour ici et là en cours de route, de saisir au vol les aspects ironiques des situations les plus noires et de dévier progressivement vers le second degré. Bref, loin d’imiter son frère aîné, Darin ne peut éviter d’affirmer sa personnalité propre. En fin de parcours, même si une certaine parenté thématique demeure entre les deux épisodes, personne ne prendrait Clyde Bruckman’s Final Repose pour un simple pastiche de Beyond the Sea. Un reflet déformé peut-être, une relecture déjantée, ou une caricature insidieuse, mais pas une copie. Conscient de sa propre dérive, Morgan ajoutera: «Mais je m’en suis sorti, parce que l’histoire ressemblait quand même davantage à celle d’un épisode classique des X-Files.» Si on veut…

Il n’en reste pas moins que les intentions dramatiques initiales de l’auteur n’ont pas complètement disparu du résultat final. Contrairement à Humbug, dont les attributs grand-guignolesques s’affichaient sans scrupule dès le début, Clyde Bruckman forme un mélange instable ou hybride, pourrait-on dire, de comédie et de tragédie. Des quatre scénarios produits par Darin Morgan pour The X-Files, c’est sûrement le plus intimiste et le plus intellectuel. À quelques séquences d’action près, toute l’histoire se déroule sur un mode face à face, et consiste en un échange de paroles et de regards entre un nombre restreint de personnages. Mais ce que disent ces personnages ou ce qu’ils laissent entendre reste presque toujours intrigant, équivoque ou énigmatique. On dirait que personne ne se donne la peine de s’exprimer clairement. D’une scène à l’autre, d’une réplique à l’autre, le spectateur demeure plongé dans la perplexité, ne sachant jamais sur quel pied danser. D’où cette impression de malaise que beaucoup éprouvent en regardant l’épisode. D’un autre côté, c’est cette constante ambiguïté du texte, si bien traduite par le jeu subtil de Peter Boyle, qui fait toute la richesse de Clyde Bruckman. Scénariste et comédien seront d’ailleurs récompensés en remportant chacun un Emmy.

Que le produit final n’ait pas satisfait l’auteur, on ne s’en étonnera pas cependant. En fait, Morgan refusera longtemps de regarder l’épisode, convaincu que le Clyde Bruckman diffusé n’est pas celui qu’il avait imaginé. Pourtant, le réalisateur David Nutter dira avoir scrupuleusement respecté le travail du scénariste qu’il admirait beaucoup, préférant s’effacer aussi souvent que possible derrière la caméra et laisser le texte prendre vie sur le plateau. Veiller à ce que l’atmosphère suggérée par l’auteur soit pleinement mise en valeur, voilà comment il concevait son rôle. «Tout était déjà dans le scénario», déclarera-t-il. Tout, c’est-à-dire trop. Car la longueur du texte fourni par Morgan débordait du format habituel d’un épisode. Plutôt que de le resserrer avant tournage, on a préféré attendre à la fin pour élaguer. Une bonne dizaine de minutes ont ainsi été retranchées au montage. C’est beaucoup pour un épisode de trois quarts d'heure.

On a parfois reproché à Clyde Bruckman son allure un peu décousue. Montée comme un enchaînement de vignettes parfois sans liens logiques apparents, l’histoire ne respire peut-être pas autant qu’elle aurait dû le faire. Le montage a apparemment sacrifié quelques scènes importantes. On nous dit, par exemple, que la relation entre Bruckman et Scully se développait de façon plus naturelle dans le scénario original. Un grand nombre de gags ont aussi été perdus. Mais ce problème, Morgan l’avait déjà rencontré avec Humbug. Il savait qu’il écrivait trop long, mais c’est seulement après Clyde Bruckman qu’il décidera de rectifier le tir.

Il se peut aussi que l’inconfort personnel de Darin à l’égard de son œuvre tienne à des facteurs d’ordre psychologique. Comment ne pas penser que la personnalité même de Clyde Bruckman — un homme possédant des talents exceptionnels, mais se considérant lui-même plus ou moins comme un raté — n’a pas quelque résonance autobiographique? L’amertume assez constante qu’exprime ce personnage, amertume que rend avec tant de finesse le comédien Peter Boyle, ne reflète-t-elle pas en partie le mal de vivre que ressentait Morgan à l’époque? Ces choses-là restent difficiles à prouver, mais que l’auteur se soit projeté dans son texte n’a rien d’invraisemblable. On pense à certaines répliques (en matière de sexe notamment), ou à la façon tragique dont Bruckman met fin à ses jours… D’un autre coté, Darin dira plus tard avoir eu en tête son propre père en imaginant le personnage, un homme qui ne ressemblait pas du tout à Peter Boyle (il prévoyait en fait confier le rôle à un autre comédien, Bob Newhart).

Comme l’affirme le réalisateur, la mise en scène de l’épisode reste des plus discrètes. Nutter laisse l’astucieux scénario de Morgan se mettre en valeur par lui-même. D’où peut-être une certaine impression de statisme que ne viennent rompre que de rarissimes et éphémères moments d’action. Signalons tout de même le magistral zoom out par lequel s’amorce l’épisode. L'écran noir fait place à une série de points monochromes qui deviennent à leur tour un œil, puis un visage imprimé sur du papier de mauvaise qualité. Voilà que le Stupéfiant Yappi nous fixe avec son sourire d’escroc.

Côté effets spéciaux, il faut signaler la putréfaction accélérée du cadavre de Bruckman dans un champ de tulipes. La scène, œuvre combinée de Toby Landala et de Mat Beck, met en scène l’acteur lui-même, soumis à une suite de maquillages différents, puis trois mannequins correspondant à différents degrés de décomposition et fabriqués pour l’essentiel de structures métalliques chauffantes, de sacs de gaz et de gélatines colorées. Ces mannequins fondent littéralement par couches successives, la décomposition s’effectuant en huit phases différentes, à partir de l’image de départ. Le montage et la technique du morphing assurent les enchaînements, le tout se terminant avec un squelette créé par ordinateur. De très nombreux essais été nécessaires pour en arriver à ce résultat qui, pour spectaculaire et méritoire qu’il soit, n’en paraît pas pour autant entièrement convaincant.

Comme la mise en scène de Nutter, la musique de Snow se fait discrète, mais une écoute attentive la révèle parsemée de multiples touches d’ironie. La scène de reconnaissance, par exemple, celle où Puppet et Bruckman réalisent simultanément à qui ils ont affaire, est dotée d’un accompagnement sonore des plus savoureux.

Chez les acteurs, c’est naturellement le grand Peter Boyle (1933-2006) qui vole la vedette. Il le fait sans verser le moindrement dans un cabotinage dont Brad Dourif avait pu se rendre coupable dans Beyond the Sea. Le texte de Morgan, toujours plein de sous-entendus déstabilisants, appelle un personnage riche en nuances, ce que Boyle réussit à rendre avec un naturel parfait. Il est notoire que le comédien a dû se faire prier pour se joindre à la distribution. Rendu célèbre par quelques apparitions notables au cinéma (dont le Young Frankenstein de Mel Brooks) et à la télé (NYPD Blue), Boyle préférait éviter les séries à l’époque. Il ne connaissait rien des X-Files et a dû travailler plusieurs jours de façon intensive avec le metteur en scène pour entrer dans la peau de son personnage. Plutôt réservé et maussade au départ, il s’est lentement dégelé en cours de tournage. On raconte qu’à la fin, il débordait d’enthousiasme. Il avouera plus tard avoir adoré l’expérience et être devenu un fan des X-Files. Il faut dire que sa prestation dans Clyde Bruckman lui aura valu une renommée durable auprès du grand public.

Le personnage le plus haut en couleur de l’épisode reste cependant le très caricatural Yappi. Le rôle a été écrit tout exprès pour Jaap Broeker, un comédien qui, en temps normal, servait de doublure à David Duchovny. Morgan avait eu l’occasion de l’observer sur le plateau, alors qu'il se livrait à une gymnastique hyperactive avec ses sourcils pour épater la galerie. On raconte que Gillian Anderson devait faire des efforts surhumains pour ne pas pouffer de rire chaque fois. Morgan fera revenir le personnage du flamboyant charlatan dans Jose Chung’s "From Outer Space", le meilleur et le plus délirant des épisodes de Morgan.

Stuart Charno, l’assassin (Puppet), était l’époux de Sara B. Charno, auteure des scénarios d’Aubrey et de The Calusari. C’est par cette filière qu’il a rencontré Darin Morgan dans les bureaux de la Fox. Selon Charno, le scénariste cherchait un acteur à la physionomie avenante et plutôt bénigne pour jouer son tueur. Le comédien a effectivement la bouille de l’emploi, ses yeux exorbités et son sourire un peu benêt évoquant les traits de certaines marionnettes. Charno sait changer de registre lorsqu’il le faut, mais on l’aurait peut-être souhaité un peu plus menaçant quand Puppet s’apprête à commettre les «effroyables choses» qu’il ne peut s’empêcher de faire.

Le reste de la distribution demeure assez banal. Alex Diakun est bon dans son rôle de cartomancien; il est un peu le comédien fétiche de Darin Morgan, puisqu’il a joué dans Humbug (méconnaissable) et qu’il sera aussi de Jose Chung’s "From Outer Space". Les deux inspecteurs Cline (Frank Cassini) et Havez (Dwight McFee) ne font pas beaucoup plus qu’une efficace figuration. Très peu de femmes apparaissent au générique. Même si elle n’est que correcte dans sa brève apparition en Mme Zelma, Karin Konoval connaîtra une impressionnante carrière par la suite, dans un grand nombre de séries télévisées. Sa prestation la plus mémorable pour The X-Files sera celle de la mère Peacock dans Home, un des épisodes les plus controversés de toute la série, en quatrième saison.

 

Réfléchir en souriant…

Clyde Bruckman amuse plus qu’il ne fait rire. Les gags astucieux, mais parfois un peu grossiers de Humbug font place ici à un style plus subtil, mélange de comique de l’absurde et d’humour macabre. Comme le dit si bien David Nutter, tout est dans le texte. Le scénario de Morgan consiste, pour l’essentiel, en une série d’échanges plus ou moins courts entre un nombre limité de personnages. Ce sont les mots et les attitudes que prennent les comédiens pour les prononcer qui font sourire. D’abord, parce que personne ne dit jamais ce qu’on croit qu’il va dire, ensuite parce que des phrases similaires reviennent périodiquement comme des leitmotive dans la bouche de personnages différents, et souvent dans des contextes différents (par exemple, l’assassin qui ne contrôle pas sa vie). Morgan s’amuse aussi à introduire des éléments récurrents (dont le Big Bopper et sa chanson «Chantilly Lace») chaque fois sous un jour nouveau. Certains détails sont étonnants et paraissent ne s’adresser qu’à des connaisseurs. Au cours de sa partie de poker avec Scully, Bruckman tient la «main du mort», une combinaison d’as et de huit qu’aurait tenue Wild Bill Hickok dans un saloon de Deadwood au moment où on l’a abattu. Mentionnons aussi les clins d’œil à l’histoire du cinéma. La scène finale d’un film de Laurel et Hardy paraît bien anodine jusqu’à ce qu’on apprenne que Clyde Bruckman est le nom d’un scénariste de l’époque du cinéma muet et du début du parlant, qu’il a travaillé avec Buster Keaton et d’autres comédiens (dont Laurel et Hardy, bien sûr), et qu’il s’est apparemment ôté la vie! Et pendant qu’on y est, les inspecteurs Havez et Cline doivent apparemment leur nom, l’un au scénariste Jean C. Havez, l’autre au metteur en scène Eddie Cline, tous deux de cette époque pionnière du cinéma. De son côté, Claude Dunkenfields, dont on retrouve le cadavre sous les roues embourbées du véhicule des agents, est le vrai nom du grand comique américain, W.C. Fields. Enfin, l’hôtel où se réfugie Bruckman s’appelle Le Damfino, en l’honneur d’un bateau qui apparaît dans un film de Keaton.

Par sa finesse et son intelligence, Morgan fournit pour Clyde Bruckman un niveau d’écriture supérieur à celui des épisodes habituels de la série. En même temps, la préoccupation initiale de l’auteur de ne pas trop se démarquer du registre dominant des X-Files demeure bien visible. Clyde Bruckman ne donne pas sa place au rayon du macabre et de l’hémoglobine. Morgan montre qu’il est capable de faire aussi bien que n’importe qui dans ce domaine. Il met en scène un meurtrier fou qui éviscère ses victimes et leur prélève les yeux, un cadavre en décomposition accélérée, de même qu’un suicide, celui du personnage principal. Et que dire du mignon poméranien de la voisine de palier de Bruckman, qui assouvit sa petite faim sur le cadavre de sa maîtresse?

Mais la saveur particulière de l’épisode tient à autre chose. Sur une trame narrative relativement convenue, celle d’une enquête visant à pincer un tueur en série, Morgan insère ici et là de petites interrogations dérangeantes, voire subversives, sur la nature des êtres et des choses, sur ce qu’est le futur et sur le degré de contrôle qu’on est réellement en mesure d’exercer sur lui. L’ensemble baigne dans une sorte de doucereuse ironie qui, tout en provoquant régulièrement le sourire du spectateur, le conduit lui aussi à se poser des questions... Mine de rien, Morgan brode une réflexion générale sur la condition humaine qui, si elle n’a aucune prétention philosophique, n’en vient pas moins titiller le spectateur dans ses zones de certitude. Les enquêteurs, l’assassin, les victimes, tous se posent des questions dans Clyde Bruckman. Mais personne ne trouve jamais de réponses satisfaisantes, à part ceux qui ont déjà leurs solutions toutes faites — fatalement fausses ou trompeuses — comme le Stupéfiant Yappi.

Bruckman a un don: il peut prédire la façon dont mourra une personne. Mais ce don lui gâche la vie. Non seulement lui donne-t-il une perspective peu flatteuse de la nature humaine, mais il renforce aussi sa conviction que le destin est déjà écrit et qu’il n’y a donc rien à faire pour sauver les gens. C’est ce qui explique pourquoi le bonhomme est si dépressif et désabusé. Morgan explique être tombé au cours de ses recherches sur un album de photos de victimes de morts violentes. Certaines de ces photos sont si atroces qu’elles l’ont profondément bouleversé. Le scénariste s’est dit que si les voyants avaient effectivement le don d’anticiper la mort, ils finiraient par devenir fous et se suicider. Une scène de l'épisode montre Bruckman prédisant au jeune Gordon le terrible accident qui va l’emporter prématurément. À la longue, l’accumulation de ce genre de visions peut venir à bout du plus solide optimisme. Un brave type qui vit hanté par la mort de ses semblables, y compris la sienne (son horrifiant cauchemar récurrent!), n'a plus qu'une solution, mettre fin à ses jours.

Face à lui, il y a l’assassin, un autre pauvre type qui entrevoit lui aussi son futur. Morgan l’appelle Puppet (la Marionnette) dans son scénario, car cet homme a l’impression de subir tout ce qui lui arrive. Il sait à l’avance ce qui va se passer, mais lui non plus ne peut rien empêcher. À la différence de Bruckman, par contre, il n’arrête pas de se demander pourquoi il se sent obligé d'agir comme il le fait. Ses meurtres en série forment pour lui une sorte de quête de la vérité sur lui-même. Le destin a évidemment prévu qu'ils se rencontrent, Bruckman et lui. C’est l’agent d’assurances qui détient la réponse, la grande révélation que cherche tant Puppet. Pourquoi le meurtrier n’est-il pas capable de s’arrêter de tuer des gens? Mais parce qu’il est un tueur pathologique (homicidal maniac), tout simplement. La réponse est fondamentalement tautologique, puisqu’elle revient à dire: vous ne pouvez vous empêcher de tuer des gens en série, parce que vous ne pouvez vous empêcher d’être un tueur en série. L’ironie de la chose est que, pour Puppet, tout s’éclaire enfin (un des meilleurs moments de Charno dans l’épisode)! Voilà l’explication! Sans trop en avoir l’air, Morgan soulève toute la question du libre arbitre des criminels qu’on juge devant les tribunaux. Qu’est-ce qui fait qu’une personne tue? A-t-elle exercé pleinement sa liberté, ou était-elle déterminée à agir ainsi à cause de facteurs sur lesquels elle n’avait aucun contrôle? Remarquons que la même question se pose pour la personne qui a «choisi» de ne pas tuer...

Autour de Bruckman et de Puppet, l’épisode fait intervenir des devins, des prophètes et des voyants de tout acabit qui font profession de prédire l’avenir, mais qui ne voient pas venir leur mort imminente dans leur boule de cristal ou dans leurs cartes. Le Stupéfiant Yappi n'est que le plus médiatisé d'entre eux, un pur charlatan qui sait profiter de la crédulité populaire, y compris celle de la police (Morgan a beaucoup lu sur les «détectives psychiques» avant de composer son personnage). Ses apparitions nous valent quelques gags sur les héros de la série. Morgan continue en effet de se moquer allègrement de Mulder et Scully, comme il l’avait fait dans Humbug. Il souligne leurs travers, exagère leurs manies et caricature quelque peu leur air sérieux et coincé. Il n’hésite pas non plus à les humilier. Rappelons-nous comment Scully s’était fait rouler par Hepcat Helm dans Humbug. Ici, c’est surtout Mulder qui écope, mais Morgan vise en même temps, et de façon plus sournoise, le spectateur assidu. Comme dans le prologue de Humbug, il prend à rebours les repères courants de la série. Transportés sur les lieux d’un crime particulièrement morbide, nous écoutons les policiers parler de la venue d’un spécialiste de renom, un homme aux manies un peu étranges et aux pouvoirs de déduction indéniables. D’instinct, nous pensons tous à Mulder, bien sûr. Mais lorsque celui-ci arrive en scène, c’est pour se faire demander froidement ce qu’il fait là. Les policiers n’ont que faire des spéculations de nos héros. C’est le Stupéfiant Yappi qu’ils attendent. Après une arrivée triomphale, le populaire voyant commence à se concentrer, puis il se plaint bientôt que des ondes négatives brouillent ses visions. Il regarde d’abord Scully la sceptique très intensément; le spectateur retient son souffle, car la jeune femme n’a encore émis aucun commentaire. Comment peut-il savoir? C’est qu’il est peut-être doué après tout? Non! Comble d’ironie, c’est vers Mulder le crédule que Yappi se tourne, en lui demandant sèchement de sortir de la pièce!

Au départ, de l’aveu du scénariste, la référence à l’auto-asphyxie érotique visait Mulder, dont les goûts pour la pornographie et l’érotisme ont été maintes fois affirmés dans la série. Comme Clyde Bruckman, Morgan trouvait que cette façon de mourir — un suicide accidentel en quelque sorte — manquait totalement de dignité. Lorsqu’il en parle dans l’épisode, Bruckman le fait presque par hasard, assis dans la voiture, en compagnie des deux héros. Il paraît assez clair qu’il s’adresse à l’agent. On en conclut donc qu’il a «vu» la façon dont finira Mulder. Celui-ci l’interroge: pourquoi Bruckman lui parle-t-il de cela? L’autre demeure évasif et on en reste là. Le gag s’affaisse par la suite cependant. Le problème est que le déroulement de l’histoire oblige Morgan à faire intervenir une autre vision de la mort du héros, la version dite de la tarte crémeuse, celle où Mulder périt la gorge tranchée par Puppet. Les deux scénarios sont incompatibles. Aussi est-ce finalement Bruckman lui-même qu’on retrouvera mort étouffé par un sac de plastique. Ici, le geste est volontaire et non accidentel, ce qui lui confère peut-être un peu plus de dignité. Quant à l’aspect érotique de la chose, les spéculations restent ouvertes. Des indices assez évidents montrent que Bruckman en pinçait pour Scully. Est-il mort en se payant un fantasme sur elle?

De son côté, Scully la sceptique finit par succomber à une autre tentation. Même si elle n’y croit pas du tout, elle demande à l’excentrique voyant de quelle façon elle mourra. Bruckman la regarde en souriant et lui dit simplement: «You don’t»(vous ne mourrez pas) une réponse équivoque que la traduction a rendue par «Vous survivrez». Que veut dire exactement Bruckman? Que Scully ne meurt pas tout de suite? Qu’elle restera toujours vivante? On ne le saura sans doute jamais, mais un élément de réponse nous sera peut-être fourni trois saisons plus tard, dans Tithonus, alors qu’un immortel fatigué se suicidera en changeant de place avec une Scully agonisante, lui faisant ainsi (peut-être) don de son éternité...

Le style de Morgan, souvent imité, mais jamais égalé, continue de se peaufiner d’un épisode à l’autre, faisant chaque fois le délice de ceux qui apprécient une histoire finement écrite et un humour intelligent. L’attitude des fans a aussi évolué. En troisième saison, la parodie ne fait plus peur à personne. Les réticences manifestées à l’égard de Humbug se sont résorbées. On en demande même encore plus.

Octobre 2007