Au cœur de la mythologie

Après une longue suite d’épisodes décousus, en forte majorité marquée par le surnaturel et l’horreur, le changement de cap opéré avec le diptyque Colony/End Game apparaît des plus radical. Cette replongée spectaculaire dans la mythologie centrale de la série ne fait pas que renouer avec un fil conducteur plus ou moins abandonné depuis One Breath, le ton dramatique change lui aussi du tout au tout. Après les lugubres angoisses de Fresh Bones, Aubrey ou Irresistible, c’est dans un imaginaire science-fictionnesque d’une étrangeté presque surréaliste que nous entraîne cette histoire d’hybrides clonés d’origine extraterrestre, répartis aux fins de colonisation dans les cliniques de fertilité des États-Unis, puis exterminés par un implacable tueur venu de l’espace. Non seulement le diptyque récupère-t-il quelques éléments percutants d’épisodes antérieurs, comme le sang vert, les hybrides et les métamorphes, mais il ouvre des voies prometteuses pour les développements futurs de la mythologie, à propos du rôle de la famille Mulder, par exemple, ou du conflit entre factions extraterrestres. Apparaissent aussi pour la première fois des figures emblématiques comme la fausse Samantha et le Mercenaire. Si l'on peut regretter que l’Homme à la cigarette ne montre pas le bout de son nez, d’autres personnages secondaires réguliers comme Skinner et Mr X font de mémorables apparitions. Tous ces développements contribuent à accroître la complexité de la mythologie, mais aussi à la rendre plus excitante que jamais. Après une pareille immersion dans les eaux troubles de la menace extraterrestre et de la conspiration gouvernementale qui l’entoure, le spectateur alléché ne peut faire autrement que d’attendre la suite avec impatience et espoir.

La trame essentielle des deux volets est attribuée à Chris Carter, qui est aussi l’auteur du scénario de Colony, ainsi qu’au comédien David Duchovny. Tous deux ont surtout travaillé sur le filon des clones et du Mercenaire, jusqu’à ce que Frank Spotnitz leur propose d’ajouter le retour de Samantha. Il y avait si longtemps que Mulder n’avait pas vu sa sœur, raisonnait-il, qu’on pouvait légitimement se demander comment réagirait le héros si une femme se présentait tout à coup en déclarant être la disparue. L’idée a plu à Carter qui a confié à Spotnitz la responsabilité d’écrire le scénario d'End Game. Le père de la série affirmera plus tard que c’est à partir de ce tournant que la mythologie a vraiment pris son essor («that’s when the mythology became really important»).

Le fait que l’histoire ait été élaborée de façon collective ne semble pas avoir nui à l’homogénéité du résultat. Même si les deux volets font appel à des scénaristes et à des réalisateurs différents — comme ce fut le cas de Duane Barry/Ascension — la continuité entre Colony et End Game paraît bien supérieure à celle du diptyque précédent, lequel souffrait de graves incohérences dans ses enchaînements. Cette fois, un effort particulier a été mis sur l’intégration d’ensemble. Malgré l’interruption d’une semaine entre les deux volets, le spectateur a l’impression d’avoir affaire à un épisode unique, que seules des contraintes de temps ont forcé à présenter en deux tranches. Ainsi, le flash-back du prologue de Colony prépare directement la finale d'End Game (une structure que Carter dit avoir empruntée au Frankenstein de Mary Shelley!).

Ce prologue trépidant, qui s’achève ni plus ni moins par la mort (provisoire) d’un des héros de la série, nous prévient en même temps qu’il faut s’attendre à tout. De l’arrivée du tueur métamorphe sur notre planète jusqu’à la confrontation finale avec Mulder au fond de l’Arctique, le scénario du diptyque est conçu pour nous en mettre plein la vue et accumuler les effets surprise en un long crescendo tortueux. Les scènes fortes sont nombreuses, souvent inattendues: la transformation soudaine de l’agent Weiss, la réapparition inattendue de Samantha sur la galerie de la maison familiale des Mulder, l’affrontement extrêmement brutal entre le Mercenaire (en forme de Mulder) et la pauvre Scully, l’échange d’otages sur le pont, la multiplication des Samantha clonées à la clinique, le combat de coqs entre Skinner et Mr X dans l’ascenseur, ou les efforts désespérés de Mulder au fond du sous-marin pour arracher un peu de vérité à un adversaire disposé à le battre à mort…

La réalisation du diptyque est apparemment la plus ambitieuse qu’ait rencontrée la série jusqu’alors. Le tournage d’un énorme scénario couvrant deux épisodes et faisant appel dans une large mesure aux mêmes comédiens a fortement compliqué la production et obligé de recourir à plusieurs équipes travaillant de façon simultanée et coordonnée. Rob Bowman, le réalisateur d'End Game, déclarera que c’est à partir du diptyque que la série «explose» et devient «plus grande que nature». Pour quelques scènes bien précises, on n’hésite pas à noliser un navire de la marine canadienne ou à faire venir cent cinquante tonnes de neige à étaler dans un studio réfrigéré pendant cinq jours.

Si Rob Bowman se révèle égal à lui-même dans les images denses et léchées d'End Game, son vis-à-vis dans Colony se montre aussi compétent. Nick Marck avait fait ses classes dans des séries comme Northern Exposure et allait se révéler ensuite dans Buffy, the Vampire Slayer, Roswell, Angel et Veronica Mars. Marck ne paraît avoir eu aucun mal à intégrer le langage graphique des X-Files. Si Colony et End Game se télescopent si bien l’un dans l’autre, on le doit en bonne partie à la continuité du travail des deux réalisateurs.

La brève échauffourée entre Skinner et Mr X offre un des meilleurs moments de tout le diptyque. Le combat est intense, très physique et les échanges de coups paraissent à la fois crédibles et originaux. Carter a fortement suggéré à Spotnitz d’introduire cette scène pour expliquer comment Scully obtenait les informations dont elle avait besoin pour retrouver Mulder. Skinner devait affronter Mr X et lui flanquer une raclée. Mais les deux comédiens, Williams et Pileggi, ont choisi de chorégraphier ce combat à leur goût, y compris les percutants coups de tête.

À part le morphing numérique du Mercenaire, les effets spéciaux du diptyque, comme à peu près tous ceux de la série jusqu’ici, ne sont pas le produit d’images de synthèses fabriquées sur ordinateur comme cela deviendra l’usage quelques années plus tard. On est encore à la belle époque où les spécialistes comme Toby Landala doivent se rabattre sur des astuces de nature chimique ou mécanique pour faire apparaître à l’écran des objets et des phénomènes extraordinaires. Pour liquéfier la tête de la fausse Samantha dans End Game, par exemple, Landala a d’abord procédé à un moulage du visage de la comédienne, ce qui lui a permis de fabriquer ensuite une sorte de masque fait de couches de cires de textures différentes et de gélatine verte. Le masque a été exposé à quarante sources d’air chaud qui ont tôt fait de le faire fondre sous l’œil de la caméra. La décomposition du Dr Baker dans Colony a requis une forme humaine de fibre de verre, couverte de cette gélatine mousseuse verte, à laquelle on a ajouté un mélange bouillonnant de bicarbonate de soude, de colorant alimentaire vert et d’eau. Dans les deux cas, une sorte d’outre gonflable dissimulée dans la tête était rapidement vidée d’air pour donner l’impression d’un visage qui s’effondre sur lui-même.

Une grande attention a aussi été apportée à la fabrication des sacs d’embryons que Scully aperçoit dans l’entrepôt de Germantown et que piétine le Mercenaire. Pour donner l’apparence d’êtres vivants à ces petites formes, à peine visibles dans leurs sacs de gelée verte à demi translucides, elles ont été dotées d’un léger mouvement mécanique des «hanches» qui leur a valu le surnom d'«Elvis» par l’équipe de réalisation… La tourelle du sous-marin est également un objet réel, entièrement fabriquée aux fins du tournage. Elle mesure cinq mètres de haut et bouge grâce à un système hydraulique. Parfois, les effets les plus saisissants sont créés avec des moyens très simples, mais ingénieux. Ne trouvant aucun ressort suffisamment puissant pour actionner la pointe du stylet du Mercenaire, l’arme a été reliée hors caméra à une pompe par un tuyau de caoutchouc. C’est donc une décharge pneumatique qui éjecte le poinçon. Quant au bruit légendaire que fait l’arme, après des essais plus ou moins fructueux, on eu recours à la solution la plus rudimentaire qui soit: le producteur Paul Rabwin s’est approché du micro pour y produire avec sa bouche un pfttt bien sonore.

La trame musicale que Snow insère dans presque toutes les scènes du diptyque ne se signale pas par sa grande originalité. Par contre, elle fournit un complément idéal aux images et à l’action, se modelant sans cesse sur les contenus dramatiques. L’ensemble forme une constellation de courtes séquences musicales extrêmement diversifiées. Ce qui revient le plus souvent dans les deux épisodes — de façon peut-être un tantinet répétitive, faut-il le dire —, ce sont des pulsions frénétiques aux sonorités creuses ou métalliques qui ont pour effet d’accroître la nervosité des scènes les plus tendues.

La distribution des deux épisodes, relativement nombreuse, ne revêt aucune qualité particulière. La performance de la plupart des comédiens se situe à un niveau professionnel acceptable sans plus. Il faut dire que le diptyque ne donne pas non plus beaucoup d’occasions aux protagonistes de développer ne serait-ce que le début d’une personnalité. C’est notamment le cas des différentes incarnations des Gregor que joue Dana Gladstone. Mais on peut en dire autant de Megan Leitch, qui campe une pseudo-Samantha des plus réservées. Non seulement l’actrice canadienne ne connaissait-elle presque rien de la série au moment de l’audition, mais le scénario lui a été fourni au compte-gouttes, Carter prenant d’énormes précautions pour ne pas ébruiter à l’avance le retour surprise de Samantha. La comédienne a donc dû apprendre son rôle pour Colony sans avoir la moindre idée de ce qu’on lui réservait dans End Game. Ne sachant trop quoi faire d’un personnage aussi mal défini, Leitch préfère sagement s’acquitter de sa tâche en lui conservant un degré de placidité digne de celui qu’on associe habituellement à Mulder. Le résultat est que cette Samantha prodigue demeure quelque peu éthérée et un peu artificiellement mystérieuse. Bien avant d’apprendre qu’elle n’est qu’une hybride clonée parmi d’autres, le spectateur a beaucoup de difficulté à croire qu’il s’agit d’une femme réelle en chair et en os. On la reverra — guère mieux définie — dans Redux II ainsi que dans The Sixth Extinction II: Amor Fati.

Un autre rôle difficile à cerner est celui de William Mulder, également confié à un acteur canadien, Peter Donat, un vétéran du cinéma et de la télévision. On sait que Carter aurait souhaité enrôler Darrin McGavin (Kolchak) pour ce personnage, mais il semble que le comédien n’ait pas été disponible (ou encore, selon d’autres sources, qu’il n’ait rien voulu savoir de participer à la série). Dans le diptyque, le père de Mulder se montre d’une sécheresse et d’une raideur complètement inexpliquées et, à cette étape de la série, plutôt gratuites. Les petits secrets de papa Mulder finiront par transpirer un jour et justifieront en partie son comportement, mais au moment de Colony/End Game, même Carter n’en a qu’une vague idée. Donat campe un Bill Mulder énigmatique, mais surtout si brutal qu’on se demande s’il n’agit pas ainsi uniquement pour donner l’occasion à Duchovny de sangloter.

Colony présente aussi pour la première fois la mère de Mulder (Teena), jouée par Rebecca Toolan. Son rôle ici est très modeste et un peu ingrat, mais il aura l’occasion de se développer au cours de la dizaine d’épisodes où elle reviendra dans la série.

Signalons que Colin Cunningham (Lt Wilmer), alors en début de carrière, deviendra par la suite un personnage régulier dans au moins deux grandes séries télévisées: Stargate SG-1 et Da Vinci’s Inquest. Il reviendra deux fois dans The X-Files, pour les épisodes 731 et Wetwired. Jim Leard (l’agent Dixon) a joué le capitaine Lacerio dans The Erlenmeyer Flask; Alan Lysell (le Dr Gardner), l’inspecteur Rivers dans E.B.E.; Andrew Johnston (agent Weiss), le colonel Budahas dans Deep Throat; et Tom Butler (agent Chapel), Benjamin Drake dans Ghost in the Machine. Garry Davey (le capitaine du USS Allegiance) a fait une apparition dans Eve, avant de jouer le Dr Keats dans Roland; il reviendra dans Syzygy. Bonnie Hay, la femme médecin aperçue dans les deux volets du diptyque, sera de trois autres épisodes des X-Files, D.P.O., Talitha Cumi et Oubliette. Linden Banks (Calvin Sistrunk) réapparaîtra dans Wetwired et Ken Roberts (le propriétaire du motel), dans Clyde Bruckman's Final Repose, ainsi que dans trois épisodes de Millennium.

 

Les hybrides s’organisent

Bien qu’à la fin du diptyque, le mystère persiste sur la nature exacte et l’origine des Gregor et des Samantha exterminés par le Mercenaire, on ne se trompe pas trop en les qualifiant d’hybrides, c’est-à-dire de créatures ayant des caractéristiques mixtes d’êtres humains et extraterrestres. C’était aussi le cas des «patients» du Dr Berube présentés dans l’épisode The Erlenmeyer Flask à la fin de la première saison. Rappelons-nous que le bon docteur en question avait mis au point une substance appelée Purity Control à partir de l’ADN prélevé sur un fœtus extraterrestre. Injectée à six personnes atteintes d’une maladie incurable, cette substance leur avait permis de guérir, en développant toutefois des effets secondaires: un sang vert et toxique, la faculté de vivre sous l’eau, une résistance accrue… Pour des motifs restés brumeux, les employeurs gouvernementaux de Berube ont décidé d’éliminer le scientifique ainsi que ses patients (dixit Deep Throat). Cette première génération d’hybrides montrés dans la série se composait donc d’authentiques êtres humains dont on avait modifié le bagage génétique à l’âge adulte. Rien n’indiquait qu’on les ait clonés.

Nous possédons finalement très peu d’information sur les hybrides de Colony et End Game. Ils ont le sang vert eux aussi, ils possèdent une certaine résistance, mais la ressemblance s’arrête là. En fait, même s’il ronge la semelle des chaussures, leur sang n’est pas toxique lorsqu’on y est exposé. L’agent Weiss n’a aucune réaction devant le Dr Baker en décomposition. Il en va de même pour Scully et les ambulanciers lorsque le corps de «Samantha» se dissout devant eux. Par contre, quelques giclées du sang du Mercenaire suffiront à tuer Weiss. Une autre de leurs caractéristiques intrigantes est que l’assassin insiste pour les éliminer en leur perçant la nuque de son stylet. On peut donc présumer qu’une autre méthode ne fonctionnerait pas aussi bien. Après tout, le Dr Dickens se jette en bas d’un immeuble pour prendre la fuite, ce qui rappelle l’incroyable endurance d’un autre hybride, le Dr Secare (The Erlenmeyer Flask), qu’on pouvait cribler de balles et maintenir sous l’eau pendant des heures. Ce n’est sûrement pas une coïncidence si un autre meurtrier, l’Homme aux cheveux en brosse, a réussi à tuer cet hybride en lui logeant une balle dans la nuque.

La question de la toxicité du sang devient d’autant plus complexe que c’est le Mercenaire — un extraterrestre apparemment pur et non un hybride — qui possède maintenant cette propriété. À l’instar des patients du Dr Berube, le métamorphe a l’hémoglobine ravageuse lorsque des humains ont le malheur d'y être exposés. Mais ses effets ne sont pas exactement les mêmes que ceux du sang du Dr Secare. En respirant les émanations de ce dernier, Mulder a fortement été incommodé et a perdu conscience. Quand il s’est réveillé, il avait les yeux enflés et le visage tuméfié, mais sa vie ne paraît pas avoir été mise en danger. Dans Colony/End Game, le sang du métamorphe contient un puissant rétrovirus au contact duquel le sang humain se gélifie en produisant des quantités massives de globules rouges. Lui tirer dessus équivaut à s’assurer une mort rapide et douloureuse, comme l’apprend à ses dépens l’agent Weiss. Dans les deux cas, la victime subit des enflures au visage. Si on rassemble tous les morceaux du puzzle, on dira que le sang d’un extraterrestre pur (le Mercenaire) est extrêmement dangereux et même mortel pour l’être humain, mais que sa forme hybride l’est beaucoup moins. L’hybridation paraît atténuer ses effets; sans doute prive-t-elle le sang de son fameux rétrovirus. Ce qu’on comprend mal, c’est que celui du Dr Secare et de ses congénères soit plus toxique que celui des hybrides de Colony/End Game. Les premiers n’étaient pas des extraterrestres, mais seulement des humains modifiés. Malgré leur apparence, les clones du diptyque ont une nature extraterrestre authentique. Il suffit de les tuer pour s’en convaincre: ils fondent, littéralement, ce que n’a pas fait le cadavre du Dr Secare.

Cette caractéristique nous fait nous demander si la nouvelle génération d’hybrides n’a pas d’humain que la forme extérieure de son enveloppe corporelle. C’est aussi le cas du Mercenaire, mais alors que celui-ci change d’aspect à volonté, les Gregor et les «Samantha» semblent condamnés à n’avoir qu’une seule apparence. Qui plus est, chaque individu est identique à l’une ou l’autre de deux formes originales, l’une masculine, l’autre féminine. Tout indique donc que les nouveaux hybrides ne sont pas de véritables mixtures génétiques comme l’étaient les patients du Dr Berube. Il s’agit simplement d’extraterrestres «déguisés» en êtres humains que l’on a disséminés un peu partout sur le territoire des États-Unis. Et s’il n’y a que deux modèles de déguisement disponibles, les Gregor et les Samantha, c’est sans doute parce que la plupart de ces extraterrestres se sont reproduits par clonage à partir de deux créatures souches, comme le laisse entendre le scénario, le Gregor d’origine ayant généré tous les autres Gregor, et la Samantha originelle ayant fait de même.

La raison d’être de la présence sur Terre de tous ces pseudo-hybrides et de leur affectation dans des cliniques de fertilité n’a rien de limpide. Le scénario du diptyque laisse entendre qu’il s’agit d’un projet de colonisation. Malheureusement, toute l’information que nous possédons est fournie par l’une des fausses Samantha, laquelle s’avère être une fieffée menteuse. Examinons son histoire. Elle prétend d’abord que les êtres que recherche Mulder sont issus de deux visiteurs originaux arrivés sur Terre dans les années 40. Ces visiteurs auraient généré des clones d’eux-mêmes qui se seraient dispersés dans tout le pays. Au rythme où l’humanité détériore l’état de la planète, toujours selon la Samantha, ces visiteurs en deviendront un jour les justes héritiers. Là où son récit dérape, c’est lorsqu’elle affirme qu’en ayant recours à l’hybridation, les clones ont tenté d’effacer leur trop grande similitude. Ils auraient finalement réussi à combiner l’ADN humain et extraterrestre, une chose normalement «impossible» (elle ne connaît pas les travaux du Dr Berube?). En somme, si on décode correctement les révélations (tout de même suspectes) de cette Samantha, on en arrive à conclure que, malgré leur apparence superficiellement humaine, les deux visiteurs d’origine n’étaient pas vraiment des hybrides, ou en tout cas que la portion humaine de leur organisme se réduisait à sa plus simple expression. Autrement dit, comme on l’a dit plus haut, c’étaient simplement des extraterrestres qu’on avait habilement déguisés en homme et en femme (quand les clones femelles présentent à Mulder leur «mère», elle a toutes les apparences d’un être humain). Par la suite, les recherches effectuées par les Gregor et les Samantha dans leurs cliniques de fertilité ont visé à accroître la part humaine de leur bagage génétique, en vue de se différencier davantage les uns des autres. Tout cela paraît bien fragile. Autre élément incongru, la durée du projet de colonisation. S’il remonte effectivement aux années 40 comme le prétend le clone, il faut accepter que tous ces extraterrestres identiques prolifèrent allègrement depuis un demi-siècle, toujours dans les mêmes milieux, avec la même tête et sans jamais vieillir, sans que personne ne s’aperçoive jamais de rien — et sans laisser la moindre trace non plus, car Mulder au début de Colony n’arrive à recueillir aucune information sur les Gregor! Cette fois, les limites de la plausibilité sont largement dépassées, même à l’échelle des X-Files.

Chose certaine, si la «mère» qu’on montre à Mulder dans la clinique vit sur Terre depuis les années 40, elle ne peut avoir aucun rapport avec la vraie Samantha, malgré tout ce qu’elle semble savoir sur la fillette. Et cela, Mulder devrait le comprendre par lui-même, puisque l’enlèvement de sa jeune sœur a eu lieu en 1973. En fait, à la fin d'End Game, il ne devrait subsister aucun doute dans son esprit sur le fait que cette prétendue «Samantha» n’était ni sa sœur ni même son clone. Pourtant, des années plus tard, quand il verra réapparaître la même jeune femme dans la voiture de l’Homme à la cigarette (Redux II), il retombera tête première dans le piège, n’hésitant pas à croire, une fois de plus, que Samantha est de retour.

 

Le Terminator des X-Files

Depuis le diptyque Duane Barry/Ascension, nous soupçonnons que des factions gouvernementales travaillent de concert avec certains extraterrestres, bien que leur but reste encore nébuleux. Ce qui semble clair, c’est que la colonisation entreprise par les Gregor et les Samantha ne cadre pas avec  les termes de cette collaboration. Les clones sont des rebelles qui agissent à l’encontre des directives d’instances supérieures, raison pour laquelle on a décidé de les éliminer. Telle est la mission du tueur métamorphe joué par Brian Thompson, un acteur dont la carrure imposante et le regard froid confèrent à son personnage une aura des plus menaçante. En version originale, on le désigne comme le Bounty Hunter. Selon les épisodes, les traductions françaises l’appellent «pilote», «tueur à gages», «chasseur de primes» ou «mercenaire». Cette imprécision mérite d’être commentée. En anglais, bounty hunter signifie «chasseur de primes», mais cette désignation laisse entendre que n’importe qui aurait pu exterminer les clones et recevoir une récompense! Le nom «pilote» est trop neutre, trop vague et trop limité au diptyque lui-même. «Tueur à gages» serait peut-être plus approprié, si ce n’était de sa connotation polar. On préférera donc «mercenaire», un soldat qui ne fait pas partie d’aucune armée particulière, mais qui peut être embauché par n’importe qui, tout en sachant que l’appellation n’a rien d’idéal. De fait, pour cette mission tout au moins, on ignore qui sont ses employeurs.

Ledit Mercenaire a le pouvoir de modifier son apparence à volonté, un peu comme les Âmes Soeurs le faisaient dans Gender Bender. Cependant, celles-ci ne changeaient que de sexe, ce qui les limitait à deux identités. Jusqu’à nouvel ordre, le Mercenaire adopte toutes celles qu’il souhaite. Il n’a donc aucune raison particulière de recouvrer le même physique entre chaque métamorphose. Le fait de reprendre régulièrement la tête de Brian Thompson n’est donc qu’une simple astuce pour permettre de le reconnaître, chose bien utile pour le spectateur et peut-être aussi pour ceux qui l’emploient, quels qu’ils soient. Par contre, ceux qu’il pourchasse semblent capables de l’identifier au premier coup d’œil, quelle que soit son apparence. Ainsi, le Dr Dickens reconnaît le tueur dès qu’il pose les yeux sur Ambrose Chapel. Et Samantha peut dire en le voyant si le Skinner qui se présente chez Mulder est le modèle authentique. En somme, les talents de métamorphe du Mercenaire servent davantage à tromper l’entourage de ses victimes que ses victimes elles-mêmes.

On apprend peu de choses sur lui dans le diptyque. Les mensonges qu’entend Mulder à son sujet ne contribuent pas à éclaircir son histoire. Ce qui est certain, c’est qu’il a pour mission d’éliminer une colonie de clones rebelles, et surtout leurs parents d’origine. Il n’a aucune difficulté à se déplacer d’un point à l’autre. Personne ne fait mine de le retracer, de le suivre ou — à part Mulder — de s’interposer pour l’empêcher de mener sa mission à terme. Ainsi, il quitte l’Alaska pour la Pennsylvanie sans encombre et amorce son périple meurtrier vers le nord. Il se déplace à pied, en bus, en voiture sûrement, comme s’il avait vécu aux États-Unis toute sa vie. Il disparaît puis réapparaît toujours au moment opportun, dans la clinique du Dr Prince ou au domicile du Dr Baker, dans l’autobus où décide de monter Scully, ou dans le sous-marin USS Allegiance. On a parfois l’impression qu’il se projette par la pensée. Par exemple, comme il n'a pas relevé les réponses à son annonce (puisqu’il n’a pas payé les frais), comment savait-il que le Dr Baker, l'un des clones, se trouvait à Syracuse? Plus tard, en sortant de la rivière, comment s'y prend-il pour suivre Mulder jusqu'à la clinique de fertilité? En se cachant dans le coffre de son auto? Une des scènes du scénario d'End Game qui n’a pas été tournée faute de temps, nous dit Spotnitz, prévoyait montrer Samantha rescapée de la rivière, mouillée et tremblante de froid, prenant place dans la voiture de son frère et… se transformant brusquement en Mercenaire! Cette scène aurait soulevé un problème insoluble: quels vêtements aurait portés cette fausse Samantha? En effet, si le Mercenaire prend la peine de déshabiller l’agent Weiss au moment de prendre sa place, c’est que son don de métamorphe ne s’applique pas à ce qu’il porte…

Tout indique que le Mercenaire s’est sciemment écrasé en mer près d’un navire afin d’être repêché. Pourquoi avoir adopté cette tactique? Peut-être souhaitait-il empêcher les recherches en faisant croire que son «avion» avait été détruit lors de l’explosion? En réalité, après le crash, l’astronef se retrouve à 200 mètres sous la glace. L’a-t-on programmé pour qu’il reste dissimulé quelque part en attendant le retour de son pilote, tout en émettant un signal indéchiffrable par la technologie humaine? Y avait-il un copilote à bord, une intelligence artificielle? Toujours est-il que l’astronef réagit de façon défensive à l’approche du USS Allegiance. Le sous-marin ayant eu la malheureuse idée de modifier sa course pour se diriger vers le vaisseau englouti, tout en activant ses torpilles, voilà son moteur coupé. L’appareil dérive-t-il ensuite pendant plusieurs jours (s’éloignant ainsi de l’astronef), comme le prétend le faux lieutenant? Chose certaine, l’équipage a dû attendre de trouver une couche de glace plus mince avant de refaire surface. Le sous-marin avait-il encore suffisamment d’énergie pour envoyer un signal de détresse? Il faut croire que oui, car deux personnes au moins connaissent sa localisation exacte: Mr X, qui fournit les coordonnées à Mulder, et le métamorphe qui l’a devancé. Si Mr X sait où se trouve le sous-marin, c’est que d’autres le savent aussi, et ces personnes ne se sont pas senti pressées d’envoyer des secours.

Mr X et les milieux obscurs qu’il fréquente semblent au courant de beaucoup de choses. Ils n’ignorent rien de la présence du Mercenaire en Nouvelle-Angleterre au début de sa mission. Ils connaissent aussi le but de cette mission. Sans doute cette opération de nettoyage a-t-elle été sanctionnée par certaines autorités terrestres. Mais alors, à quoi rime l’ordre reçu par le USS Allegiance d’attaquer l’astronef immergé, au début d'End Game? L’amiral qui a donné cet ordre n’était-il pas dans le secret des dieux? On comprend mal son insistance à torpiller un objet de bonne taille, encore non identifié, au risque de déclencher une nouvelle guerre mondiale! Quant à la flotte de guerre dont parle Mr X, on ignore vers où elle a été envoyée, le sous-marin ou l’astronef. Tout ce qu’on sait est qu’elle a été expédiée le matin même pour empêcher le métamorphe de quitter la Terre. Si cette information n’est pas un parfait mensonge, l’initiative a pu être prise dans le cadre de l’entente internationale secrète dont parlait Deep Throat dans E.B.E. et qui vise à l’élimination complète de toute vie extraterrestre échouée sur Terre. On pourchasserait donc le Mercenaire, comme l’armée l’a fait dans les épisodes Fallen Angel et Little Green Men. Mais on lui aurait d’abord donné le temps de débarrasser notre planète des clones. Quitte à tirer une conclusion hâtive, ne peut-on pas penser que le Mercenaire et les conspirateurs sont de mèche depuis le début? D’ailleurs, un indice laisse croire que le tueur a eu accès à des renseignements personnels sur Mulder: lorsque Scully le tient en joue au motel, il essaie de la convaincre qu’il est bien son partenaire en mentionnant s’être déjà fait tirer dessus (Beyond the Sea). S’il y a bien collusion, les conspirateurs auraient pu laisser l’extraterrestre se servir du sous-marin (voire de son équipage, à sa discrétion) pour rejoindre son astronef. En ce cas, les instructions de l’amiral prennent un nouveau sens: livrer l’USS Allegiance au Mercenaire, l’officier sachant à l’avance que l’ordre de torpillage ne pourrait être exécuté. D’où aussi le retard des militaires à intervenir, l’envoi d’une flotte ayant pour seul but de donner l’illusion de respecter l’entente internationale. Mais il y a d’autres possibilités. Si la flotte dont parle X existe vraiment, il se peut qu’elle ait eu pour mission de détruire le vaisseau et son pilote, une fois le ménage terminé, mais qu’elle soit arrivée trop tard pour le faire.

Et le Mercenaire, lui, comment savait-il que le USS Allegiance se trouvait coincé dans la glace, et comment l’a-t-il retracé? Là encore, il a dû bénéficier de renseignements obtenus en haut lieu. On comprend qu’il utilise le submersible pour rejoindre son propre astronef, mais la méthode paraît hasardeuse d’un point de vue logistique. Il lui a d’abord fallu se rendre en Alaska, louer un véhicule tout-terrain et s’équiper pour la marche de vingt kilomètres sur la glace. Une fois dans le sous-marin (l’écoutille ne devait pas être fermée de l’intérieur), le métamorphe a dû éliminer l’équipage en s’assurant que personne ne prendrait la fuite. Ensuite, il a remis le générateur en marche, ce que les marins, pourtant qualifiés, n’avaient pas réussi à faire.

Et après? A-t-il attendu l’arrivée de Mulder, ou ce dernier lui est-il tombé dessus fortuitement? La chronologie des événements reste floue sur ce point et ne permet pas de répondre à la question. Mr X savait-il que le métamorphe serait encore à bord du sous-marin au moment où Mulder l’atteindrait? Qu’il n’y aurait pas d’équipe de secours en vue, du moins pas avant que Scully ne s’en mêle? Là encore, impossible de répondre à ces questions.

Et Skinner, lui, était-il au courant de tout cela? Il devient clair que M. le directeur adjoint en connaît plus long sur les manigances des conspirateurs que ce qu’on a pu laisser croire jusqu’à présent. Son duel avec Mr X montre deux choses: qu’il sait à qui il a affaire et qu’il est prêt à prendre un grand risque pour sauver la vie de son agent (ou serait-ce pour plaire à Scully?). Plus tôt, les imprécations virulentes qu’il a livrées à Mulder à propos de la mort de l’agent Weiss restent incompréhensibles s’il n’y a pas d’enjeux supérieurs autour de cette affaire. Skinner ordonne en effet à son subalterne de mettre fin à l’enquête parce qu’un homme a été assassiné — ce qui est en-soi absurde! Quant à Mr X, il se cogne brutalement avec Skinner et le menace même de son revolver, mais il finit de toute évidence par lui céder, ce qui révèle qu’il tient lui aussi à garder Mulder vivant, quitte à mettre sa propre vie en péril.

 

Quand l’intuition prend le large

Colony et End Game fournissent aux deux héros de la série l’occasion de briller beaucoup plus qu’ils n’ont pu le faire au cours des épisodes précédents. Certes, ils n’arrivent ni à vaincre le Mercenaire ni à sauver les clones, et Mulder continue de se faire mener par le bout du nez, mais au moins les deux agents n’ont pas l’air d’assister de façon passive à une histoire qui les dépasse complètement. Carter dit avoir voulu profiter de ce nouveau chapitre de la mythologie pour réaffirmer la polarisation fondamentale qui existe entre eux, polarisation qu’il résume de façon un peu expéditive par un conflit «la croyance en la science» et «la croyance dans le paranormal». Le diptyque montre donc les deux héros poursuivant chacun de son côté leur quête de la vérité, en constante opposition l’un avec l’autre, mais aussi dans une parfaite solidarité. Mulder pousse son obsession jusqu’à accepter de mourir sur les banquises de l’Arctique pour retrouver la foi, tandis que Scully s’accroche obstinément à ses propres convictions, mais accourt à point nommé pour lui sauver la vie.

Cela dit, sans négliger l’importance du rôle de sa partenaire, c’est Mulder qui occupe le centre de l’intrigue. Le fait que l’histoire ait Duchovny pour co-auteur n’est sans doute pas étranger à ce constat. Les scénaristes des deux épisodes braquent l’attention sur lui, ses lubies et ses comportements erratiques, mais aussi sur sa famille qu’on rencontre pour la première fois, alors que celle de Scully est connue depuis longtemps. Ils donnent l’occasion au comédien d’explorer un spectre d’émotions comme son personnage lui a rarement fourni l’occasion de le faire jusqu’à présent. Même si Duchovny met tous ses efforts pour habiter Mulder, on peut trouver le résultat inégal. Certaines scènes sonnent un peu faux, comme celle où il éclate en larmes devant son père dans End Game.

Contrairement à son habitude, Mulder manque singulièrement de flair dans le diptyque. Certes, il a suivi son lot de fausses pistes dans le passé, mais il a toujours fini par retrouver son chemin. Ici par contre, l’aveuglement est total et inexplicable. Il y a d’abord cette histoire invraisemblable que lui déballe le Mercenaire sous les traits d’Ambrose Chapel et qui aurait dû le faire bondir. Monsieur Intuition a l’air de trouver tout à fait normal que les Russes envoient des clones en sol américain, avec l’idée de se faire embaucher dans des postes clés afin de contaminer les réserves de sang et les produits pharmaceutiques le moment venu. Peut-être les quelques notions de clonage apprises dans l’épisode Eve ont-elles contribué à lui faire avaler cette salade. Imaginons seulement le nombre de clones qui serait requis pour détruire le système immunitaire d’un des plus gros pays de la planète. Imaginons ensuite l’immense labeur auquel devrait s’atteler ce prétendu mercenaire russe, appelé à retracer et à éliminer ces clones sans se faire remarquer. Ce plan est d’autant plus stupide qu’une série d’incendies attirerait fatalement l’attention sur les victimes. Sauf que Chapel prononce les mots magiques: «Ce sont des meurtres commis par raison d’État. Il faut les trouver d’abord (les Gregor) pour que la vérité voie le jour.» Et voilà Mulder dans sa poche. Scully se méfie de cet informateur providentiel, mais pourquoi l’écouterait-il alors qu’elle ne croit jamais en rien?

Les clones que pourchasse le Mercenaire se servent aussi du pauvre Fox, et d’une façon particulièrement cruelle. L’une d’elles se fait passer pour Samantha, la sœur qu’il a perdue des années auparavant. À sa décharge, la mystificatrice aura également réussi à tromper Mme Mulder; quant au père, c’est une autre paire de manches. On ne sait pas de quoi elle aura discuté pendant toute la nuit avec ses «parents», mais ce n’est qu’à Fox que la fausse Samantha raconte l’histoire de son enlèvement au petit matin. Sur le coup, il n’a pas l’air de trouver curieux qu’elle ait décidé de le contacter uniquement lorsque les clones ont commencé à se faire tuer. Et il la croit tout de suite quand elle lui apprend que Chapel est un imposteur doublé d’un assassin, ce que Scully s’évertuait pourtant à lui faire comprendre. Et pourquoi le tueur s’intéresse-t-il à elle, une femme parmi toutes celles qui se sont fait enlever par des extraterrestres?

Mulder connaît un bref moment de doute lorsqu’il apprend que sa partenaire a été enlevée par le Mercenaire. Et si Samantha le menait en bateau, se demande-t-il? C’est à contrecœur qu’il accepte de la suivre, le temps de procéder à l’échange. Par contre, ses doutes s’envolent comme par magie dès que Scully est à nouveau en sécurité et que Samantha disparaît dans la rivière. Bien sûr que cette jeune femme issue d’on ne sait où est bien sa sœur. Qu’est-ce qu’elle pourrait être d’autre? Penser le contraire, c’est faire preuve de paranoïa! Curieux revirement tout de même.

C’est à la clinique de fertilité de Rockville que Mulder est enfin confronté à la dure réalité. Non seulement, sa sœur ne lui a jamais été rendue, mais il se rend compte aussi que tout un groupe de clones s’est payé sa tête. Les femmes poussent le culot jusqu’à lui dire qu’il «doit» protéger leur mère, soi-disant parce qu’elle sait ce qui est arrivé à la véritable Samantha. Mulder en a assez vu cette fois et il les plante là. A-t-il pour autant fini de croire aux miracles? Non. Curieusement, après que tout le monde lui a menti, il reste persuadé que le Mercenaire pourra le renseigner au sujet de Samantha. Cette présomption est gratuite: rien de ce qu’il a vu jusqu’ici ne laissait croire que sa sœur ait quoi que ce soit à voir avec cette histoire de colonisation.

De toutes les duperies dont il sera victime, la pire viendra de son père, William Mulder. On ne le sait pas encore au moment du diptyque, mais cet homme a collaboré à l’enlèvement de la fillette et il y a de fortes chances qu’il sache parfaitement que la femme qui frappe à sa porte n’est pas qui elle prétend être. Ça ne l’empêche pas d’accuser durement son fils d’avoir encore perdu sa sœur, au risque de tuer sa mère. Doit-on comprendre qu’il a toujours laissé son fils entretenir son sentiment de culpabilité à propos de la disparition initiale de Samantha? SI c’est le cas, l’homme s’avère être un monstre.

Sans occuper le centre de l’histoire comme Mulder, Scully ne se contente pas d’un simple rôle de faire-valoir dans les deux épisodes. Sa principale contribution demeure son intervention dramatique à l’hôpital pour sauver la vie de son partenaire, une scène forte qu’on présente en deux temps, au tout début et à la fin du diptyque. Mais Scully connaît plusieurs autres très bons moments seule, des moments qui lui permettent de montrer ses compétences et de faire avancer le récit elle aussi: sa fuite en jogging, la fouille de l’entrepôt de Germantown et la protection des Gregor, sa confrontation avec le faux Mulder au motel, ses démêlés avec Skinner et Mr X pour retrouver la trace de son partenaire… Il demeure malheureux cependant que plusieurs des initiatives qu’elle prend dans les deux épisodes n’aboutissent à rien, comme si les scénaristes eux-mêmes les avaient oubliées en cours de route. Scully envoie son soulier au laboratoire pour fin d'analyse, mais on ne connaîtra jamais les résultats. Elle découvre dans l’entrepôt des fœtus encore vivants et une installation sophistiquée. Elle appelle la police, fait mettre en cellule les quatre sosies restants, mais ce qui arrive de l’installation et des fœtus, on ne le saura jamais.

Scully reste fidèle à elle-même tout au long du diptyque, courageuse et astucieuse, mais rationnelle jusqu’à l’étroitesse d’esprit. Son attachement quasi idolâtre envers une certaine image de la science, canonique et figée, l’empêche de considérer toutes les évidences que le scénario lui met sous la vue: les clones des Gregor, la transformation du métamorphe, la fonte de la fausse Samantha, les embryons d’hybrides… Elle ne se donne même pas la peine de proposer d’explications alternatives à tous ces phénomènes. On dirait qu’elle se refuse simplement à les intégrer dans sa vision «scientifique» du monde. Tant pis pour elle.

Étant donné l’importance que prend le paranormal dans le diptyque, ses relations avec Mulder sont naturellement tendues. Mais, n’en déplaise à Carter, c’est moins sur des principes de croyance que se disputent les agents que sur la fiabilité des témoignages de certains protagonistes. Scully se méfie de l’agent Chapel autant que de cette Samantha douteuse. Mulder, qui leur signe à tous deux un chèque en blanc, ne peut tolérer ce scepticisme qu’il associe — avec une mauvaise foi évidente — à la paranoïa. Mais ces disputes n’entraînent aucune rupture majeure de la relation entre les deux agents. Le ton monte, on s’exprime avec humeur, mais personne ne claque la porte. Le refus de collaborer de Skinner contrarie bien davantage Scully que les cris de son partenaire. D’ailleurs, après s’être démenée corps et âme pour lui sauver la vie, elle se montre prête de nouveau à lui pardonner toutes ses frasques. Loin de lui en vouloir d’être parti seul risquer sa vie au fond de l’Arctique en poursuivant une chimère, elle se fait compréhensive et presque doucereuse à son chevet. Cette scène finale gentillette montre que, quoiqu’il leur arrive, Mulder et Scully seront toujours là l’un pour l’autre. C’est d’autant plus méritoire qu’en plus des frictions qui les opposent tout au long du diptyque, les deux partenaires font sans cesse face à des problèmes de communication. Colony et End Game sont les épisodes où se produit le plus grand nombre d’appels ratés de messages en retard ou simplement non délivrés de toute la série. Mulder et Scully n’ont pas seulement de la difficulté à s’entendre, ils n’arrivent même pas à se parler. Vers la fin du premier volet, cela devient même une sorte de procédé répétitif qui tient du running gag.

Août 2006