Comme une impression de déjà vu

Bien qu’il possède quelques belles qualités d’atmosphère, Born Again sent le réchauffé du début à la fin. Son scénario paraît composé d’éléments empruntés à des épisodes antérieurs: Shadows, le plus évident, mais aussi Eve, Lazarus et Young at Heart. Ce qui n’a pas été tiré de la série elle-même n’a pas nécessairement plus d’originalité: on pense aux poupées mutilées, à l’aquarium qui explose ou encore aux figurines d’origami (Blade Runner!). Toutes ces impressions de déjà vu ne déparent peut-être pas un épisode qui traite de la possibilité des vies antérieures, mais elles auraient sans doute mieux passé si le déroulement de l’histoire avait été un peu moins conventionnel. Born Again suit le schème classique d’une enquête policière, avec des indices, des témoins, des recoupements. Chris Carter a lui-même signalé ce point, tout en ajoutant que ceci conférait un petit surcroît de réalisme à l’épisode. Toutefois, Carter reconnaît aussi que dans une série comme The X-Files, précisément axée sur ce qui sort de l’ordinaire, ce surcroît de réalisme peut produire un résultat assez fade.

Born Again est la quatrième ou cinquième «revanche d’outre-tombe» de la saison. Elle n’est pas non plus la dernière, puisque l’argument de l’avant-dernier épisode, Roland, en offrira une autre variation. Soyons justes cependant: avec Born Again, c’est la première fois qu’est traité directement le thème de la réincarnation dans la série. Dans Shadows, Howard Graves revenait se venger des gens qui l’avaient assassiné, mais sans trouver nécessaire de se réincarner pour le faire, se contentant du simple statut de fantôme électromagnétique. Dans Lazarus, l’esprit de Warren Dupre prenait possession du corps du policier Jack Willis, mais il le faisait au moment de sa mort et non de sa naissance (nuance!). Born Again se montre plus orthodoxe: à l’instant de sa conception, la future Michelle Bishop hérite de l’âme d’un homme qui vient d’être lâchement assassiné. «So what, you think he’s back like Peter Proud to avenge his murder?», demande Scully en version originale. Elle fait ici allusion au film de 1975, The Reincarnation of Peter Proud, ou un homme est hanté par les souvenirs de sa vie précédente. (En français, elle demande si Charlie Morris est «revenu comme la momie» pour venger son meurtre!)

L’ennui avec la réincarnation est qu’elle doit fonctionner de façon universelle. Tout le monde en somme doit être le successeur de quelqu’un d’autre, même si on ne s’en souvient pas. C’est un système et non un phénomène sporadique. Si les «cas» de réincarnation paraissent exceptionnels, c’est uniquement parce que les réminiscences qu’on peut avoir conservé de ses vies antérieures sont extrêmement rares. Si rares en fait qu’elles ne suffisent pas à prouver que le système existe. Pour Mulder, l’histoire de Michelle Bishop offre la possibilité de démontrer l’existence de la réincarnation, non pas parce qu’il s’agit d’un cas unique de transmigration de l’âme, mais parce que, dans ce cas très précis, la transmigration n’a pas complètement effacé la mémoire de la vie antérieure. La personnalité de l’inspecteur Morris paraît contrôler presque entièrement la conscience de la petite Michelle et l’orienter de façon obsessive vers son projet de vengeance. Pourquoi cette prise de contrôle ne se manifeste-t-elle qu’après neuf ans de coexistence dans l’organisme de l’enfant? On ne le sait pas. Pas plus qu’on ne sait pourquoi, une fois l’épisode terminé, l’âme de Charlie Morris paraît avoir complètement libéré l’enfant. Serait-elle devenue amnésique?

En soi, la réincarnation n’est pas automatiquement associée à l’idée de revanche. Dans les grandes religions orientales (que Mulder évoque brièvement au cours de l’épisode), elle récompense ou punit plutôt le genre de vie qu’on a menée auparavant. Justice est rendue, mais pas de la même façon que dans Born Again. Ici, la réincarnation s’aligne plutôt sur le thème classique du spectre vengeur, alors que la victime d’une mort violente revient tourmenter son assassin.

Étrangement, si Charlie Morris a pris contrôle de la conscience de Michelle Bishop pour régler ses comptes avec quelques vivants, on dirait qu’il ne cherche pas du tout à s’en cacher. Il collabore même de façon un peu complaisante avec les enquêteurs. C’est Michelle qui fournit le portrait-robot de «l’homme» qu’elle a vu dans la pièce. Et c’est l’esprit de Charlie Morris qui, par manipulation télékinésique, fait s’afficher la bonne moustache à l’écran, comme s’il voulait être certain d’être reconnu. En fait, si Michelle (ou Charlie) s’était contentée d’inventer un visage quelconque pour détourner les soupçons, il est douteux que Mulder ou n’importe qui d’autre aurait été en mesure d’établir un lien entre la mort de Barbala et cette obscure affaire de flic assassiné neuf ans plus tôt! Même chose lorsque l’enfant lance en direction des agents un oiseau en origami. Sans cet indice parachuté (si l’on peut dire), comment Mulder aurait-il pu se douter que Mme Fiore était aussi la veuve de Charlie Morris?

La figurine de la girafe apparaît un peu mystérieusement le soir sur le balcon des Fiore. À moins que le pouvoir de télékinésie de Michelle s’étende avec une précision chirurgicale sur des kilomètres, on voit mal comment la pièce d’origami a pu aboutir là sans que Michelle soit venue en faire la livraison. Mais comment l’enfant a-t-elle pu tromper la vigilance de tout le monde, une fois de plus, et se rendre jusqu’à ce quartier de banlieue où habitent les Fiore? Ne loge-t-elle pas avec sa mère à l’hôtel Sheraton de Buffalo? Une fois la girafe parvenue à sa veuve, Charlie demeure manifestement sur place pour attendre le retour de Tony Fiore. Car lorsque celui-ci revient chez lui, Michelle est déjà à la fenêtre. Or il fait nuit et personne ne semble avoir remarqué la disparition de l’enfant. Seul, à des lieues de là, le perspicace Mulder s’en inquiète. «Espérons que Michelle Bishop est chez elle, en train de dormir», dit-il bien tardivement, après la révélation de l’image du scaphandrier sur l’enregistrement de sa séance d’hypnose. Il doit pourtant y avoir des heures que l’enfant a fait sa fugue. A-t-elle enfermé sa mère dans le placard avant de sortir? Les scénaristes demeurent silencieux là-dessus. Cette fillette de huit ans semble capable d’aller partout où elle veut sans aucune surveillance. Bien sûr, on présume que la présence en elle de l’âme de Charlie Morris lui procure le surplus de débrouillardise dont elle a besoin, mais d’un autre côté, rappelons qu’il lui fait aussi commettre de sérieuses maladresses. Par exemple, une fois Leon Felder liquidé, pourquoi Michelle ne retourne-t-elle pas discrètement chez elle? Pourquoi se laisse-t-elle pincer à quelques pas de l’endroit du crime, attirant une fois de plus l’attention sur elle? Comme pour les poupées mutilées, les figurines d’origami ou le portrait-robot de l’homme qui aurait tué Barbala, on dirait vraiment que Charlie Morris s’efforce de livrer le maximum d’indices. Que cherche-t-il à faire? Veut-il qu’on empêche Michelle de mener à bien sa vengeance? Curieuse ambivalence tout de même pour un fantôme meurtrier!

Dans Born Again, le rapport entre les deux héros s’avère des plus ordinaires. Que ce soit sur la possibilité d’un retour d’outre-tombe de Charlie Morris, sur la télékinésie ou sur la réincarnation, Scully exprime contre vents et marées un scepticisme inébranlable. Du commencement à la fin, elle érige un mur de fins de non-recevoir sur lequel se heurtent les assauts répétés de son partenaire qui, comme toujours, a non seulement la foi, mais a raison de l’avoir. Cette résistance de Scully a quelque chose de pathétique, puisque ses hypothèses rationnelles ne cessent de s’effriter devant l’accumulation des preuves (dont une bonne partie est fournie par Morris lui-même!). Sans compter que, pour une fois, Scully assiste en personne à la scène paranormale fatidique où les Fiore implorent la pitié de Morris devant Michelle Bishop, juste avant que la petite ne fasse exploser un aquarium à distance d’un seul mouvement de la tête. On ne sait pas ce qu’aurait conclu Scully si elle avait eu à boucler l’épisode avec un commentaire final, après avoir eu aussi obstinément tort tout au long. Mais c’est à Mulder que les scénaristes ont confié le mot de la fin. Au lieu de triompher, le héros se montre scrupuleux de prudence. Négligeant l’abondance des preuves, il conclut lui-même que cette affaire est «inexpliquée». Scully commencerait-elle à déteindre sur lui?

Signalons que le thème de la réincarnation reviendra à quelques reprises dans la série, notamment dans le larmoyant The Field Where I Died, en quatrième saison. Mais c’est surtout dans l’excellent épisode de la deuxième saison, Aubrey, qu’il sera traité avec le plus de panache et d’efficacité.

 

Des visages familiers

Techniquement, Born Again profite d’une excellente réalisation. Jerrold Freedman, qui n’avait pas réussi à rendre Ghost in the Machine très convaincant — la faiblesse du scénario y étant pour beaucoup — réussit à composer ici de très bonnes scènes, fortes et saisissantes, particulièrement durant les dernières minutes de l’épisode. Et il le fait avec des moyens finalement assez simples: cadrage efficace des images, éclairages suggestifs, mise en valeur des physionomies (celle d’Andrea Libman en particulier). Pour sa part, Mark Snow signe peut-être sa trame musicale la plus longue et la plus élaborée de la saison. Presque chaque scène paraît disposer d’une ambiance musicale qui lui est propre.

La distribution s’avère de haut niveau dans l’ensemble. Born Again n’a pas vraiment de grandes vedettes, mais c’est un des épisodes de la série où l’on peut trouver le plus de visages familiers. La majorité des comédiens ont une longue feuille de route au petit écran. Dey Young (Mme Bishop), par exemple, a joué dans des épisodes de Star Trek: The Next Generation et Star Trek: Voyager. Brian Markinson (Tony Fiore), a lui aussi fait des apparitions dans ces deux séries, puis dans Dark Angel, puis Caprica. Dans Born Again, son jeu manque peut-être un peu de naturel parfois. Le «malaise» dont il fait preuve, lorsque les agents viennent l’interroger, paraît tellement voyant que sa culpabilité ne devrait faire aucun doute. Il y a un moment cependant où son authenticité ne peut être mise en doute dans l’épisode, quand un tisonnier vient lui frapper la tête et qu’il s’écroule en gémissant. L’objet a beau être un accessoire en caoutchouc, Markinson raconte qu’il l’a vraiment reçu sur le crâne, par erreur, et qu’il ne fait pas semblant d’être sonné.

Maggie Wheeler (Sharon Lazard) est surtout connue pour son rôle récurrent dans la célèbre sitcom américaine Friends. Pour la petite histoire, cette dame est une ancienne flamme de David Duchovny. Ils ont joué ensemble dans le film New Year’s Day (1989), qui est passé à la postérité notamment parce que Duchovny s’y montre dans le plus simple appareil.

Mimi Lieber (Mrs Fiore) a elle aussi joué dans Friends, ainsi que dans quantité de séries télévisées. Cette comédienne formée au théâtre expérimental et à la danse s’est un peu spécialisée dans des rôles d’épouses de policiers. Lieber avoue avoir trouvé la composition de son personnage dans Born Again plus difficile à réaliser que bien d’autres. Dans la scène finale surtout, elle a dû se conditionner mentalement à encaisser le fait que la petite fille qui débarque chez elle en pleine nuit est en réalité son défunt époux, et que son mari actuel, qui est attaché par terre, est un de ses assassins. En quelques secondes de gros plan, elle doit avoir l’air de recevoir et de digérer toute cette information, d’en comprendre les implications et, pourtant, de ne pas avoir envie que cette petite fille continue de faire du mal à son mari. Tout un défi!

Andrea Libman (une Canadienne née en 1984) a fait des apparitions dans quelques films, dont Little Women (1994) et a prêté sa voix à plusieurs personnages de dessins animés, notamment dans l’excellente série d’animation par ordinateur Reboot. Elle fera aussi une brève apparition dans l’épisode «Monster» de la série Millennium. La placidité glaciale dont elle fait preuve dans Born Again pourrait laisser croire que la jeune comédienne sous-joue son personnage, voire qu’elle lui est complètement indifférente. C’est un peu l’impression que donnaient les jumelles Krievins dans l’épisode Eve, par exemple. Dans le cas d’Andrea Libman, cette constante absence d’émotions dans le visage et le regard n’a rien de naturel. Mimi Lieber raconte que le degré d’inexpressivité auquel parvenait l’enfant impressionnait tout le monde sur les lieux du tournage et donnait même parfois la chair de poule. Mais il suffisait ensuite de la regarder jouer et rire aux éclats avec sa sœur et sa mère en coulisse pour se rendre compte qu’Andrea Libman était une enfant normale qui n’avait rien à voir avec Michelle Bishop.

Décembre 2010