Paradoxes et bonnes intentions

De nombreuses faiblesses de conception et de réalisation font ranger Space parmi les épisodes les moins satisfaisants de la première saison des X-Files. On ne peut lui reprocher cependant de se complaire dans la routine ou dans la médiocrité. Au contraire, Chris Carter fait preuve ici d'audace, en cherchant une fois de plus à s’éloigner des sentiers battus. Si le résultat déçoit, c'est d'abord et avant tout parce que les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions. L'insuffisance de ressources se fait cruellement sentir tout au long de l'épisode et met souvent en relief d'autres problèmes qui auraient pu passer inaperçus autrement.

Paradoxalement, Space se signale par son souci de réalisme et d'exactitude. De tous les épisodes de la première saison, il est celui où les références scientifiques et technologiques paraissent les plus solides. Outre l’utilisation massive de films d'archive qui rehaussent le niveau d'authenticité, les manœuvres de lancement et d'opération de la navette spatiale s’avèrent plutôt fidèles à la réalité. On triche parfois un peu sur des détails, comme le temps record que prennent les astronautes à porter l'angle de la navette à 35 degrés, juste avant de rentrer dans l'atmosphère, mais l'essentiel est respecté. Dans l'ensemble, un peu comme pour le film Apollo 13, la reconstitution se fait avec suffisamment de sérieux et de minutie pour procurer au moins une impression de vraisemblance soigneusement documentée.

Autre paradoxe, c'est par souci d’économie que Carter a décidé de se lancer dans l'aventure de Space. Ayant eu à dépasser ses limites budgétaires pour la réalisation d’épisodes antérieurs, il croyait pouvoir se refaire cette fois en utilisant du matériel déjà filmé, fourni à bon prix par la NASA. Il ne s'était pas rendu compte qu'en choisissant d'envoyer Mulder et Scully enquêter dans le monde hautement sophistiqué des navettes spatiales, il ouvrait une boîte de Pandore. Son parti pris d'authenticité l'obligeait en effet à traiter ses décors avec beaucoup d'attention, de façon à ce que les scènes fictives et les images documentaires se succèdent sans heurts, et que l’ensemble paraisse à la fois homogène et crédible au plan visuel. C’est ainsi qu’il a dû dépenser beaucoup plus que prévu pour construire une salle de contrôle complète, inspirée de celles de la NASA. Or, curieusement, cette salle de contrôle n’apparaît pas souvent à l’écran. La caméra demeure presque toujours braquée sur les mêmes coins, ceux où se tiennent les deux héros, Michelle Generoo et le colonel Belt. Le reste du décor, couteusement reconstitué, passe en fin de compte à peu près inaperçu.

Dans son projet initial, Carter aurait souhaité qu’on puisse suivre directement les événements du point de vue des astronautes sinistrés. Mais reproduire l'intérieur d'une navette spatiale était au-dessus de ses moyens. Il avait espéré pouvoir montrer le «fantôme» en train d'attaquer l’équipage. Tout ce qui reste de cette attaque est un assez piteux nuage de gaz virtuel, maladroitement superposé à l'image filmée d'une navette. Space est le premier épisode de la série sur lequel Carter s'est déclaré insatisfait des effets spéciaux, produits (comme le reste) avec des ressources insuffisantes, un manque de temps flagrant et sous une pression considérable.

Ne pouvant voir l’intérieur de la navette, le spectateur ne perçoit des astronautes sinistrés que leurs voix. Cette absence de visuel rend peut-être la tension plus vive, notamment lorsque la communication avec la Terre cesse momentanément. Mais la conséquence est que tous les problèmes que subit la navette — et il y en a beaucoup! — sont constamment vécus à distance et du même côté de la console. Au lieu de s'identifier avec les victimes, le spectateur se retrouve toujours dans la même position que les contrôleurs de Houston, ce qui devient un peu lassant à la longue. Imaginons ce qu'aurait été le suspense d’un film comme Apollo 13, privé des séquences tournées à l’intérieur de la capsule!

L'insertion de documents d’archive de la NASA ne fait pas que rehausser le cachet d'authenticité de l'épisode, il lui confère aussi malheureusement un aspect documentaire qui finit par paraî­tre forcé et donne à la longue l’impression de remplissage. Montrer deux lancements complets d’une navette, en l'espace de 30 minutes, c’est peut-être un peu abusif. L'abondance de scènes répétitives, comme les images de Belt dans l’espace, ou ses nombreuses crises de «possession», ne fait rien pour rompre la monotonie. La multiplication des épreuves de la navette accroît aussi le sentiment de redondance. Non seulement parce qu’elles sont toujours montrées du même point de vue terrestre, mais parce qu’elles suivent à peu près toutes la même séquence: un trouble apparaît, générant un moment d'angoisse, quelqu'un propose une solution, la communication est rompue, suit autre moment d'angoisse, enfin le commandant de la navette fait une blague et tout le monde est soulagé.

Il n’y a pas que les films de la NASA qui ont l’air de jouer un rôle de remplissage. Plusieurs péripéties du scénario ne font pas avancer l'histoire, mais semblent avoir été intercalées pour le seul besoin d’occuper nos héros pendant que les professionnels de Houston tentent de régler les problèmes techniques. C'est le cas, par exemple, de toute la scène où Mulder et Scully fouillent le centre informatique à la recherche d’un soi-disant saboteur, et qui n'aboutit à rien. Ou encore celle de l’accident de Michelle Generoo sur la route. Dans les deux cas, la trame dramatique reprend immédiatement après comme si ces événements n'avaient pas eu lieu. L’apparition du visage martien à Michelle sur la route semble particulièrement gratuite. Non seulement n’a-t-elle aucune justification — pourquoi le fantôme qui hante Belt aurait-il décidé de se montrer à elle dans le brouillard? —, mais elle ne fait pas avancer l'enquête et n’influence pas le comportement des personnages. La jeune femme reprend le boulot avec un peu de sang sur le front, c'est tout. Autre exemple de scène inutile, celle où Mulder et Scully vont chercher le colonel Belt à son domicile, alors qu’il est soi-disant «introuvable». Carter aurait pu profiter de l’occasion pour cuisiner le personnage, le faire parler de ses visions et de ses états d'âme, dans un environnement plus propice à la confidence que la salle de contrôle. Mais non, Belt se contente de dire qu’il ne se sentait pas bien, puis il prend son veston et retourne à son poste avec les deux agents.

 

Un traitement original mais peu convaincant du mythe cydonien

En 1993, l'année où fut tourné Space, une sonde envoyée par la NASA, Mars Observer, était tombée en panne à peu près au moment où elle allait fournir de nouvelles photographies de la surface martienne, dans une région bien particulière appelée Cydonia. De telles images étaient très attendues d'un certain public féru de faits étranges, de phénomènes paranormaux et d'ufologie. Dix-sept ans auparavant (en 1976, et non en 1977 comme on le dit au début de l’épisode), une étonnante formation géologique avait été repérée dans cette région par la mission Viking: une sorte de plateau isolé dont le relief paraissait épouser celui d’un visage humain vu de face. D’autres «monuments» d'apparence géométrique figuraient également sur des photos prises par Viking dans le même voisinage, notamment une pyramide rappelant celles d’Égypte. La NASA ayant toujours refusé de reconnaître que le «visage» et les autres structures pouvaient être artificielles, on l’a vite accusée de dissimuler au bon peuple l’existence d’une civilisation technologiquement avancée qui aurait, selon certains, colonisé Mars avant de venir s’installer sur Terre autrefois, ou au contraire, selon d’autres, serait d’origine terrestre et aurait pris le chemin de l'espace en laissant au passage sa trace sur Mars.

Accuser la NASA de cacher l’existence d’une vie ou d’une intelligence martienne n’est pas très logique. L’Agence a tout intérêt à capitaliser sur une telle découverte pour promouvoir son programme d’exploration spatiale. N’est-ce pas ce qu’elle tentera de faire en 1996, avec les soi-disant micro-fossiles d’une certaine météorite martienne?

Aujourd'hui encore, après des décennies de controverse, la question cydonienne demeure ouverte, du moins si l'on se fie aux ouvrages et aux sites Internet que l’on continue de lui consacrer. Le célèbre visage martien a été exploité de multiples façons dans des romans, au cinéma, dans des jeux vidéo. Une des adaptations les plus connues reste sans doute le film Mission to Mars (2000) de Brian de Palma. En 2001, la sonde Mars Global Surveyor a pu transmettre enfin de nouvelles données sur le relief martien. Selon les scientifiques de la NASA, ces données appuient la thèse officielle selon laquelle le «visage» est un phénomène naturel, produit par les caprices de l'érosion et quelques effets optiques trompeurs. Bien entendu, cela n'empêche pas les irréductibles de continuer d'interpréter différemment ces données, ou de les répudier tout simplement.

La panne de Mars Observer était encore chaude dans l'actualité lorsque Carter a décidé de s’approprier du thème de Cydonia pour l'annexer au territoire des X-Files. L'auteur raconte s'être imaginé le fameux visage martien en train de fondre sur lui, comme cela arrive au pauvre colonel Belt au début de l’épisode. Mais, ainsi qu'il l'a fait pour le mythe du diable du New Jersey, Carter a préféré proposer une variante personnelle du thème. Dans Space, ce n'est pas la NASA qui est accusée de dissimuler le secret d’une civilisation extraterrestre (même si Mulder évoque à un moment cette possibilité), mais les habitants de Mars et présumés constructeurs des structures de Cydonia qui auraient décidé d'empêcher les humains de poursuivre leur expansion vers l’espace. Voilà en tout cas ce qu'on peut inférer de l'épisode, car aucune explication n'y est aussi clairement fournie. On sait seulement qu'une créature ectoplasmique s’est introduite autrefois dans le corps et l’esprit d’un astronaute, le colonel Belt, au cours d’une sortie dans l’espace. Cette créature pourrait provenir de Mars, car le visage de Belt semble parfois se superposer à celui qui orne le paysage de Cydonia. Dominé par ce fantôme extraterrestre, l'homme entreprend de saboter le programme spatial. En plus des ennuis que connaît la navette anonyme dans l’épisode, on impute à Belt l’explosion de Challenger, ainsi que, possiblement, le mauvais fonctionnement initial du télescope Hubble et la panne de la sonde Mars Observer. Pourquoi de tels sabotages? Le seul indice qu'on nous fournit est cette phrase que crie Belt à deux reprises, alors qu'il est plongé en pleine crise: «Ils ne veulent pas que nous le sachions!» Sous-entendu: ces créatures se protègent contre nous et font tout pour nous empêcher de nous rendre jusqu'à elles. Le suicide de l’astronaute arrive à point nommé pour couper toute tentative d’explication. Ici, Carter a pu s’inspirer d’un autre suicide célèbre dans le domaine de l’ufologie, celui du Secrétaire à la défense James Forrestall, apparemment impliqué dans l’affaire Roswell et qui se serait jeté, lui aussi, de la fenêtre d’une chambre d’hôpital.

Comme dans Ice, l'épisode précédent, Space fait appel à une intervention extraterrestre étrangère à la mythologie centrale de la série. Dans les deux cas, une entité venue de l’espace prend le contrôle d'un esprit humain. Mais là s'arrêtent les rapprochements. Les vers d'Ice étaient bien vivants et bien grouillants. Même si leur effet sur les êtres humains pouvait s'apparenter à des cas de possession démoniaque, l'épisode restait fermement ancré dans le registre de la science-fiction. On n'y décelait aucun aspect surnaturel ou fantastique. Dans Space, on ignore si l'extraterrestre est une entité vivante ou un être surnaturel. Lorsqu'il fait une brève apparition sur le nez de la navette, en plein espace, son aspect de nuage vaporeux laisse supposer qu'il s'agit d'une créature de constitution gazeuse. Par contre, au moment où il émerge du corps de Belt pour s'envoler par la fenêtre, on a plutôt l'impression de voir surgir un authentique fantôme. Alors? Fantastique ou science-fiction? Ou mélange des genres? Il n'y a pas de réponse claire à cette question.

En fait, il n'y a de réponse claire à aucune question dans cet épisode, où à peu près tout paraît bien difficile à avaler. Une conspiration gouvernementale pour étouffer l’existence d’une civilisation extraterrestre aurait sans doute été plus acceptable que cette histoire de martien ectoplasmique qui traverse l’immensité de l’espace séparant sa planète de l’orbite terrestre pour s’introduire dans la peau d’un astronaute et se mettre à commettre de furtifs sabotages. D’ailleurs, si ses actes avaient pour but d'empêcher qu’on découvre son existence, les méchantes langues pourraient dire qu'ils étaient bien prématurés, surtout au rythme où évoluait le programme spatial américain à l’époque. Sur ce point, même le colonel Belt ne paraissait pas se faire trop d'illusions. Il y a de la nostalgie dans ce que Carter lui fait dire, lorsque Mulder et lui évoquent cette époque révolue où la conquête de l'espace enflammait encore les esprits, transformait les astronautes en superhéros et faisait rêver les enfants. De nos jours, on ne s'intéresse plus aux navettes que lorsqu'elles explosent, hélas!, comme devait le montrer encore une fois, dix ans plus tard, le drame de Columbia.

 

Un jeu d'acteurs acceptable, sans plus

Il est difficile de dire si c’est la faiblesse du scénario ou le contexte technologique bien particulier de l’épisode qui en est responsable, mais dans Space, les deux héros ne font pas tellement plus que de la figuration. L’essentiel de l’histoire se déroule sans qu’ils aient à y contribuer de façon significative. Ils n’élucident aucun mystère et l’énigme reste entière à la fin de l’épisode. Scully surtout n'aurait pas été là de tout l’épisode que rien n'aurait changé. Elle paraît si effacée que Mulder semble même avoir oublié qu’elle est médecin au moment où Belt se trouve mal.

Mais Fox ne fait guère le poids lui non plus. À strictement parler, on peut prétendre qu'il sauve les astronautes, puisqu’il convainc à la dernière seconde Michelle Generoo de faire changer l'angle d'entrée de la navette dans l'atmosphère. Mais Mulder ne fait alors que transmettre une information que vient de lui donner le colonel Belt, lequel aurait très bien pu dire la même chose un peu plus tôt dans son bureau, et à n'importe qui d'autre.

Space n'est pas un épisode où notre connaissance des deux héros s'enrichit beaucoup. Sur Mulder, on apprend qu’il a rêvé d’être astronaute, enfant. Mais ce que dit Scully sur ses rêves de petite fille ne paraît pas tout à fait compatible avec ce qu’on apprendra plus tard sur le genre d’enfant qu’elle a été, c’est-à-dire un peu garçon manqué.

Dans la mesure où Mulder et Scully sont quasi inexistants, c’est sur les autres personnages que repose le poids de l’intrigue. Au centre de la distribution se trouve Ed Lauter, qui joue le lieutenant-colonel Marcus Aurelius Belt. Avec plus d'une centaine de films et d'émissions de télévision à son actif, ce spécialiste des personnages sévères et antipathiques est probablement un des comédiens de la première saison des X-Files que le public connaissait déjà le plus. L'ennui, c'est que son personnage manque d'intérêt. Dès le départ, le spectateur sait que l’homme est possédé par une entité étrangère. Personne ne doute de sa culpabilité, ce qui ne rend pas particulièrement excitants, ni ses efforts maladroits pour dissimuler la vérité, ni l'enquête que font les deux agents, tout aussi maladroitement, à son sujet. Lauter dira avoir beaucoup aimé son expérience, tout spécialement les scènes de crise comme celle qu'il fait dans son bureau ou dans sa chambre d'hôpital. Il a d’autres bons moments, comme celui où il se regarde dans le miroir après s'être passé le visage à l'eau, ou encore lorsqu'il conspue Michelle Generoo dans la salle de contrôle. Mais il a aussi des moments moins réussis, surtout lorsque des effets spéciaux viennent interférer avec sa performance. Lauter sait adopter les attitudes qui conviennent aux situations de crise et de possession, mais on n'est pas toujours convaincu que son personnage voit vraiment ce qu'il est censé voir. Certaines scènes sonnent faux. Lorsque Belt tend son bras vers la fenêtre au moment où le fantôme sort de sa chambre, il a l'air d'adopter une posture figée, et non d’être vraiment paralysé de terreur. Quand il se débat contre son fantôme dans sa chambre d'hôpital, juste avant de se jeter par la fenêtre, ses gesticulations paraissent bien approximatives. Même la longue scène de la crise dans le bureau ne le met pas tant que ça en valeur. Il faut dire que l'attention du spectateur se trouve alors distraite par quelques bourdes, comme Mulder qui demande qu'on aille chercher un médecin alors que Scully se trouve à ses côtés, ou le gros plan assez risible de son index quand il ordonne à Belt de se concentrer.

L'autre rôle important, lui aussi joué correctement sans plus, est celui de Michelle Generoo, une femme de tête, froide et réfléchie, qui connaît quelques moments émotifs. Dans Space, on note qu'une certaine intimité physique se crée entre Mulder et elle, mais à aucun moment ne sent-on vraiment que le courant passer. Curieux. Est-ce voulu? On dirait que les deux comédiens n'arrivent pas à nous faire croire à un début de flirt entre leurs personnages. Signalons que Susanna Thompson, qui tient le rôle, se fera surtout connaître comme vedette de la série Once and Again. Elle a aussi fait des apparitions dans Alien Nation et Star Trek: The Next Generation (en reine des Borgs!). Elle fera beaucoup parler d’elle après un épisode de Star Trek: Deep Space Nine, où on la verra échanger un long baiser avec une autre femme (Dax).

Chez les rôles secondaires, le niveau de compétence est adéquat. Signalons que plusieurs comédiens de Space reviendront plus tard dans d'autres productions de 1013. Tom MacBeath (ou McBeath), qui joue le rôle d'un scientifique de la NASA, sera un détective dans l’épisode 3 en deuxième saison, ainsi que le Dr Lewton dans Teso Dos Bichos en troisième saison. Il fera aussi des apparitions dans la série Millennium. Plus connu comme annonceur à la chaîne MuchMusic, Terry David Mulligan (un contrôleur) sera lui aussi de deux épisodes de Millennium. Alf Humphreys (un autre contrôleur) deviendra le Dr Pomerantz dans The Blessing Way (3e saison), puis Michael Asekoff dans Detour (5e saison), en plus de participer lui aussi à deux épisodes de Millennium. Norma Wick, la reporter que l'on voit durant le prologue, jouera un rôle similaire dans War of the Coprophages (3e saison) et dans Folie à Deux (5e saison), ainsi que dans un épisode de la série The Lone Gunmen.

Juillet 2008